Cet ouvrage, le seul quait publié Lénine sur des question de pure philosophie, est dirigé contre Mach et contre ses disciples, avoués ou non, quil avait en 1908 dans les rangs de la social-démocratie, et surtout de la social-démocratie russe ; le plus connu était Bogdanov. Lénine y examine en détail les doctrines de ses adversaires, doctrines qui tentaient toutes, avec plus ou moins de raffinements, de résoudre le problème de la connaissance en supprimant la notion dun objet extérieur à la pensée ; il montre quelles se ramènent au fond, une fois dépouillées de leur phraséologie prétentieuse, à lidéalisme de Berkeley, cest-à-dire à la négation du monde extérieur ; il leur oppose le matérialisme de Marx et dEngels. Dans cette polémique, qui lécartait de ses préocupations habituelles, Lénine a manifesté une fois de plus sa puissance de travail, son goût pour la documentation sérieuse. Lintérêt de la discussion est facile à comprendre : on ne peut se réclamer du socialisme scientifiquesi lon a pas une notion nette de ce quest la science, si par suite on na pas posé en termes clairs le problème de la connaissance, des rapports entre la pensée et son objet. Cependant louvrage de Lénine est presque aussi ennuyeux et même presque aussi peu instructif que nimporte quel manuel de philosophie. Cela tient en partie à la médiocrité des adversaires auxquels Lénine sattaque, mais surtout à la méthode même de Lénine.
Lénine a étudié la philosophie dabord en 1899, étant en Sibérie, puis en 1908, lorsquil préparait le livre en question pour un but bien déterminé, à savoir pour réfuter les théoriciens du mouvement ouvrier qui voulaient sécarter du matérialisme dEngels. Cest une méthode bien caractéristique que celle qui consiste à réfléchir pour réfuter, la solution étant donnée avant la recherche. Et par quoi pouvait donc être donnée cette solution ? Par le Parti, comme elle est donnée pour le catholique, par lEglise. car « la théorie de la connaissance, tout comme léconomie politique, est, dans notre société contemporaine, une science de parti ». A vrai dire on ne peut nier quil y ait un rapport étroit entre la culture théorique et la division de la société en classes. Toute société oppressive donne naissance à une conception fausse des rapports de lhomme et de la nature, du seul fait que seuls y sont en contact direct avec la nature les exploités, cest-à-dire ceux qui sont exclus de la culture théorique, privés du droit et de la possibilité de sexprimer ; et inversement la conception fausse ainsi formée tend à faire durer loppression, dans la mesure où elle fait apparaître comme légitime cette séparation de la pensée et du travail. En ce sens on peut dire de tel système philosophique, de tels conceptions de la science quils sont réactionnaires ou bourgeois. Mais ce nest pas ainsi que semble lentendre Lénine. Il ne dit pas : telle conception déforme le véritable rapport de lhomme avec le monde, donc elle est réactionnaire ; mais telle conception sécarte du matérialisme, mène à lidéalisme, donne des arguments à la religion, elle est réactionnaire, donc fausse. Il ne sagit pas du tout pour lui de voir clair dans sa propre pensée, mais uniquement de maintenir intactes les traditions philosophiques sur lesquelles vivait le Parti. Une telle méthode de pensée nest pas celle dun homme libre. Comment pourtant Lénine aurait-il pu réfléchir autrement ? Du moment quun parti se trouve cimenté non seulement par la coordination des actions, mais aussi par lunité de la doctrine, il devient impossible à un bon militant de penser autrement quen esclave. Il est facile dès lors de se représenter comment peut se conduire un tel parti, une fois au pouvoir. Le régime étouffant qui pèse en ce moment sur le peuple russe était déjà impliqué en germe dans lattitude de Lénine vis-à-vis de sa propre pensée. Longtemps avant de ravir la liberté de pensée à la Russie toute entière, le parti bolchévik lavait déjà enlevée à son propre chef.
Marx, heureusement, sy prenait autrement pour réflechir. Malgré bien des polémiques qui najoutent rien à sa gloire, il cherchait plutôt à mettre de lordre dans sa propre pensée quà réduire en poudre ses propres adversaires ; et il avait appris de Hegel quau lieu de réfuter les conceptions incomplètes il vaut mieux les « surmonter en les conservant ». Aussi la pensée de Marx différe-t-elle sensiblement de celle des marxistes, sans en excepter Engels, et nulle par autant que dans la solution du problème dont soccupe ici Lénine, à savoir le problème de la connaissance et, plus généralement, des rapports de la pensée et du monde.
Pour expliquer comment il peut se faire que la pensée connaisse le monde, on peut se représenter le monde comme une simple création de la pensée, ou représenter la pensée comme un des produits du monde, produit qui, par un hasard inexplicable, en constituerait aussi limage ou le reflet. Lénine pose que toute philosophie doit se ramener, au fond, à lune de ces deux conception, et opte, bien entendu, pour la seconde. Il cite la formule dEngels selon laquelle la pensée et la conscience « sont des produits du cerveau humain, étant, en fin de compte, des produits de la nature » ; de sorte que « les produits du cerveau humain étant, en fin de compte, des produits de la nature, loin dêtre en contradiction avec lensemble de la nature, y correspondent » ; et il répète à satiété que cette correspondance consiste en ce que les produits du cerveau humain sont, apparement grâce à la Providence, les photographies, les images, les reflets de la nature. Comme si les pensées dun fou nétaient pas, au même titre, des « produits de la nature » ! Or, les deux conceptions entre lesquelles Lénine veut nous contraindre à choisir procèdent toutes deux de la même méthode ; pour mieux résoudre le problème, elles en suppriment lun des deux termes. Lune supprime le monde, objet de la connaissance, lautre lesprit, sujet de la connaissance ; toutes deux ôtent à la connaissance toute signification. Si lon veut, non pas bâtir une théorie, mais se rendre compte de la condition où lhomme se trouve réellement placé, on ne se demandera pas comment il peut se faire que le monde soit connu, mais comment, en fait, lhomme connaît le monde ; et lon devra reconnaître lexistence et dun monde qui dépasse la pensée, et dune pensée qui, loin de refléter passivement le monde, sexerce sur lui à la fois pour le connaître et le transformer. Cest ainsi que pensait Descartes, dont il est significatif que Lénine, dans ce livre, ne mentionne même pas le nom ; cest ainsi également, on ne peut en douter, que pensait Marx.
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la science est devenue le mystère par excellence
Un tel ouvrage est une marque bien affligeante de la carence du mouvement socialiste dans le domaine de la théorie pure. Et lon ne peut sen consoler en se disant que laction sociale et politique importe plus que la philosophie ; la révolution doit être une révolution intellectuelle autant que sociale, et la spéculation purement théorique y a sa tâche, dont elle ne peut se dispenser sous peine de rendre tout le reste impossible. Tous les révolutionnaires authentiques ont compris que la révolution implique la diffusion des connaissances dans la population toute entière. Il y a là-dessus accord complet entre Blanqui, qui juge le communisme impossible avant quon nait partout répandu « les lumières », Bakounine, qui voulait voir la science, selon son admirable formule, « ne faire quun avec la vie réelle et immédiate de tous les individus », et Marx, pour qui le socialisme devait être avant tout labolition de la « dégradante division du travail en travail intellectuel et travail manuel ». Cependant lon ne semble pas avoir compris quelles sont les conditions dune telle transformation. Envoyer tous les citoyens au lycée et à luniversité jusquà dix-huit ou vingt ans serait un remède faible, ou pour mieux dire nul à létat de choses dont nous souffrons. Sil sagissait simplement de vulgariser la science telle que nos savants nous lont faite, ce serait chose facile ; mais de la science actuelle on ne peut rien vulgariser, si ce nest les résultats, obligeant ainsi ceux que lon a lillusion dinstruire à croire sans savoir. Quant aux méthodes, qui constituent lâme même de la science, elles sont par leur essence même impénétrables aux profanes, et par suite aussi aux savants eux-mêmes, dont la spécialisation fait toujours des profanes en dehors du domaine très restreint qui leur est propre. Ainsi, comme le travailleur, dans la production moderne, doit se subordonner aux conditions matérielles du travail, de même la pensée, dans linvestigation scientifique, doit de nos jours se subordonner aux résultats acquis de la science ; et la science, qui devait faire clairement comprendre toutes choses et dissiper tous les mystères, est devenue elle-même le mystère par excellence, au point que lobscurité, voire même labsurdité, apparaisent aujourdhui, dans une théorie scientifique, comme un signe de profondeur. La science est devenue la forme la plus moderne de la conscience de lhomme qui ne sest pas encore retrouvé ou qui sest de nouveau perdu, selon la belle formule de Marx concernant la religion. Et sans doute la science actuelle est-elle bien propre à servir de théologie à notre société de plus en plus bureaucratique, sil est vrai, comme lécrivait Marx dans sa jeunesse, que « lâme universelle de la bureaucratie est le secret, le mystère, à lintérieur delle-même par la hiérarchie, vis-à-vis de lextérieur par son caractère de corps fermé ». Plus généralement tout privilège, et par suite toute oppression, a pour condition lexistence dun savoir essentiellement impénétrable aux masses travailleuses qui se trouvent ainsi obligées de croire comme elles sont contraintes dobéir. La religion, de nos jours, ne suffit pas à remplir ce rôle, et la science lui a succédé. Aussi la belle formule de Marx concernant la critique de la religion comme condition première de toute critique doit-elle être étendue aussi à la science moderne. Le socialisme ne sera même pas concevable tant que la science naura pas été dépouillée de son mystère.
Descartes avait cru autrefois avoir fondé une science sans mystère, cest-à-dire une science où il y aurait assez dunité et de simplicité dans la méthode pour que les parties les plus compliquées soient seulement plus longues et non pas plus difficiles à comprendre que les parties les plus simples ; où chacun pourrait par suite comprendre comment ont été trouvés les résultats mêmes auxquels il na pas eu le temps de parvenir ; où chaque résultat serait donné avec la méthode qui conduit à le découvrir, de manière que chaque écolier ait le sentiment dinventer à nouveau la science. Le même Descartes avait formulé le projet dune Ecole des Arts et Métiers où chaque artisant apprendrait à se rendre pleinement compte des fondements théoriques de son propre métier ; il se montrait ainsi plus socialiste, sur le terrain de la culture, que nont été tous les disciples de Marx. Cependant, il na accompli ce quil voulait que dans une très faible mesure, et sest même trahi lui-même, par vanité, en publiant une Géométrie volontairement obscure. Après lui, il ne sest guère trouvé de savants pour chercher à saper leurs propres privilèges de caste. Quant aux intellectuels du mouvement ouvrier, ils nont pas songé à sattaquer à une tâche aussi indispensable ; tâche écrasante, il est vrai, qui implique une révision critique de la science tout entière, et surtout de la mathématique, où la quintessence du mystère sest réfugiée ; mais tâche clairement posée par la notion même du socialisme, et dont laccomplissement, indépendant des conditions extérieures et de la situation du mouvement ouvrier, dépend seulement de ceux qui oseront lentreprendre ; au reste si importante quun pas fait dans cette voie serait plus utile peut-être à lhumanité et au prolétariat que bien des victoires partielles dans le domaine de laction. Mais les théoriciens du mouvement socialiste, quand ils quittent le domaine de laction pratique ou cette agitation vaine au milieu des tendances, fractions et sous-fractions qui leur donne lillusion dagir, ne songent nullement à saper les privilèges de la caste intellectuelle ; loin de là, ils élaborent une doctrine compliquée et mystérieuse qui sert de soutien à loppression bureaucratique au sein du mouvement ouvrier. En ce sens la philosophie est bien, comme dit Lénine, une affaire de parti.
Simone Weil,
La Critique Sociale, novembre 1933.
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