Sur l'opposition entre les outils et les machines
« La
différence décisive entre les outils et les machines trouve peut-être
sa meilleure illustration dans la discussion apparemment sans fin sur
le point de savoir si la machine doit « s’adapter » à la nature de
l’homme. (…) Nous avons donné au premier chapitre la principale raison
expliquant pourquoi pareille discussion ne peut être que stérile : si
la condition humaine consiste en ce que l’homme est un être
conditionné pour qui toute chose, donnée ou fabriquée, devient
immédiatement condition de notre existence ultérieure, l’homme s’est «
adapté » à un milieu de machines dès le moment où il les a inventées.
Elles sont certainement devenues une condition de notre existence
aussi inaliénable que les outils aux époques précédentes. L’intérêt de
la discussion à notre point de vue tient donc plutôt au fait que cette
question d’adaptation puisse même se poser. On ne s’était jamais
demandé si l’homme était adapté ou avait besoin de s’adapter aux
outils dont il se servait : autant vouloir l’adapter à ses mains. Le
cas des machines est tout différent. Tandis que les outils
d’artisanat, à toutes les phases du processus de l’œuvre, restent les
serviteurs de la main, les machines exigent que le travailleur les
serve et qu’il adapte le rythme naturel de son corps à leur mouvement
mécanique. Cela ne veut pas dire que les hommes, en tant que tels,
s’adaptent ou s’asservissent à leurs machines ; mais cela signifie
bien que, pendant toute la durée du travail à la machine, le processus
mécanique remplace le rythme du corps humain. L’outil le plus raffiné
reste au service de la main qu’il ne peut ni guider ni remplacer. La
machine la plus primitive guide le travail corporel et éventuellement
le remplace tout à fait.»