L'Obsolescence de l'Homme

Günther Anders, Edition de l'Encyclopédie des nuisances 2001 (première édition 1956)

Digression sur la photographie

Si l'on se demande qui, du modèle ou de la reproduction, est réel - « réel » au sens économique , la réponse est la reproduction, la marchandise de série. Car le modèle n'existe que pour être reproduit. La marchandise est d'autant plus réelle qu'elle est vendue à un plus grand nombre d'exemplaires, des exemplaires dont le modèle n'est à son tour réel que du fait qu'il rend possible, de par sa qualité de modèle, la « réalisation »d'une vente optimale de ses reproductions. Si l'économie avait développé une ontologie, c'est-à-dire une doctrine de l'être tel qu'il apparaît aujourd'hui dans la perspective de la production et de la vente, son premier axiome aurait sans doute été : « La réalité est le produit de la reproduction; l’Etre  ne se dit d'abord qu'au pluriel, en tant que série », et sous sa forme inversée : «Une fois n'est pas coutume; ce qui n'a lieu qu 'une fois n est pas; ce qui se dit au singulier appartient encore au non-être».

L'axiome semble paradoxal, et il est effectivement difficile à comprendre. Ce qu'il reconnaît comme «existant » n'est ni le « général » ni le « particulier » mais une tierce réalité : la série, qui échappe à l'alternative classique du nominalisme et du réalisme qui nous est familière. Mais il n'empêche que nous, les hommes d'aujourd'hui, et particulièrement les moins philosophes d'entre nous, nous avons cet axiome dans le sang.

Qui a eu l'occasion d'observer des touristes aura remarqué combien ils sont irrités quand ils tombent sur une chose unique, c'est-à-dire sur l'un de ces célèbres objets historiques, exemplaires uniques égarés dans le monde des séries. En fait, ces touristes ont généralement sur eux un antidote contre cette gêne, une sorte de remède qu'ils s injectent pour retrouver instantanément leur sérénité, un instrument, plus précisément, à l'aide duquel ils peuvent immédiatement transformer en « sujet » la chose unique dont la beauté ou le caractère exceptionnel les irrite tant, et qui leur permet de transformer tout article trop défini en un « article indéfini », lequel pourra avoir en tant que reproduction une existence légitime dans l'univers de la reproduction : ils sont tous équipés d'un appareil photo. Tels des magiciens qui n'auraient même pas besoin d'effleurer les objets qu'ils transfigurent, ils parcourent désormais le monde en essaims pour « corriger sa nature» pour remédier au défaut que constitue toute pièce unique dans l'univers des produits de série, pour la faire entrer, en la reproduisant, dans l'univers des séries dont elle avait jusque-là été exclue, pour l'y recueillir «photographiquement ». A peine ont-ils appuyé sur le déclencheur qu'ils retrouvent leur tranquillité.

«Recueillir» signifie aussi « apporter chez soi ».

Car, en reproduisant ces objets, ces magiciens peuvent désormais les « avoir ». Inutîle de préciser ici qu'ils ne peuvent les avoir « qu'en effigie» Ils «ont» désormais ces objets exactement comme ils «ont» tout le reste. Avoir un objet quelconque, c'est pour eux l'avoir en effigie. Puisqu'ils ne connaissent plus d'autre façon de vivre qu'entourés d'effigies - les marchandises de série qui constituent leur monde, celles au milieu desquelles, avec lesquelles et par lesquelles ils vivent sont toutes des reproductions, des copies de modèles - les copies constituent pour eux la réalité. Ils ne photographient pas plus la réalité qu'ils voient qu'ils ne considèrent ce qu'ils photographient comme la « réalité » - car ce qu'ils voient, ils ne le voient que pour le photographier, et ce qu'ils photographient, ils ne le photographient que pour l'avoir. Ce qui est « réel » pour eux, c'est la photo qu'ils admettent chez eux, c'est-à-dire leur exemplaire d'une reproduction admise dans l'univers des produits de série. Ontologiquement parlant, ils ont remplacé le vieil axiome « être, c'est être perçu » par un nouveau : « être, c'est être possédé».

Ce n'est pas la véritable place Saint-Marc, celle qui se trouve à Venise, qui est « réelle » pour eux mais celle qui se trouve dans leur album de photos à Wuppertal, Sheffield ou Detroit. Ce qui revient à dire que ce qui compte pour eux n'est pas d'y être mais d'y être allé. Pas seulement parce qu'y être allé rehausse leur prestige personnel, mais parce que seul ce qui a été constitue une possession assurée. Alors qu'on ne peut pas « avoir » le présent à cause de sa fugacité, et qu'il « reste » si l'on peut dire - un bien impossible à retenir et non rentable, ce qui a été, en devenant une image et donc une chose, une chose et donc une propriété, a fini par devenir la seule réalité.

En termes ontologiques : « Être, c'est seulement avoir été. » S'il se trouvait parmi ces magiciens -ce qui est certes très invraisemblable, car photographie et philosophie semblent s'exclure mutuellement – quelqu’un qui non seulement ferait ce qu'ils font mais le ferait aussi en toute lucidité, voilà comment il justifierait sa vie passée à photographier : «Puisque en reproduisant photographiquement tous ces instants j'ai transformé tout ce qui a été en objets physiques, puisque j'ai ramené ces objets chez moi - la plupart en noir et blanc, certains en couleur, et même quelques-uns en mouvement - pour pouvoir les conserver, rien n'a été vain dans ma vie, je n'ai rien gaspillé et j'ai tiré profit de tout. Toutes ces choses sont maintenant parce qu'elles ont été fixées, toutes ces choses sont maintenant parce qu'elles sont des images.» « Etre» signifie donc avoir été, avoir été reproduit, être devenu une image et être possédé.

Au fond, c'est le principe du musée qui a désormais triomphé comme principe autobiographique: chacun rencontre sa propre vie sous la forme d'une série d'images, comme une sorte de «galerie autobiographique »; mais, ce faisant, il ne la rencontre plus comme ce qui a été, puisque tout ce qui a été est projeté ici sur le seul plan de l'être-image disponible et présent. Temps, où est ton aiguillon?

Si l'on offrait à Mr Smith un voyage en Italie assorti de l'interdiction absolue de prendre des photos au cours de ce périple et donc de se préparer des souvenirs pour plus tard, il refuserait certainement l'invitation en n'y voyant qu'une perte de temps et donc une proposition plus ou moins immorale. S'il y était contraint, il serait pris de panique au cours du voyage car il ne saurait que faire du présent et de toutes ces curiosités « faites pour être photographiées »; bref, il ne saurait que faire de lui-même. Il est parfaitement logique que les agences de voyage n'appâtent pas les chalands en leur parlant de « Venise la belle » mais de « Venise l'inoubliable ». Elle est proclamée inoubliable avant même qu'on l'ait vue. Ce n'est pas parce qu'elle est belle qu'on doit la visiter mais parce qu'elle est inoubliable - tout comme on achète des collants parce qu'on nous assure qu'ils ne filent pas. Ce n'est pas parce qu'elle est belle qu'elle est inoubliable, mais c'est parce qu'elle est garantie inoubliable que le voyageur peut être sûr qu'elle est belle. Pour qui voyage de cette façon, le présent est dégradé au rang d'un simple moyen pour se procurer ce qui aura été « inoubliable » il est dégradé au rang d'un simple détour, lui-même sans intérêt, permettant d'accéder à la reproduction, au futur antérieur qui seul a de la valeur au rang donc de quelque chose d'irréel et de fantomatique. Inutile de préciser qu'en voyageant ainsi, on ne voyage pas.

Second axiome de l'ontologie de l'économie ce qui n'est pas exploitable n'est pas.

(...)

C'est une idée insupportable pour cette philosophie qu'il puisse y avoir des événements non exploités, non travaillés, des événements qui ne sont pas mis en circulation, ne sont pas rapportés à l'homme, des événements qui restent anonymes, ont lieu et se déroulent pour rien avant de retourner au néant. C'est aussi insupportable pour elle que l'est pour nous l'idée qu'il puisse y avoir quelque part, dans des champs ou dans des vergers, du blé ou des fruits qui n'ont pas été récoltés et qu'on laisse pourrir sur place. Ce qui se contente d'être n'existe pas. Ce qui se contente d'être est gaspillé. Si l'on veut qu'il existe, il faut le récolter. Cette récolte, la récolte des événements et de l'histoire, a lieu en grande partie dans les émissions de radio et de télévision, son agonie est retransmise, le mourant est sauvé; si elle est diffusée en de multiples exemplaires, une défaite devient une victoire; Si la prière solitaire est reproduite à des millions d'exemplaires, elle est entendue. C'est ici et maintenant que les événements et l'histoire sont pour la première fois. Ce qu'ils ont été avant d'être communiqués à tous est voué à la malédiction de l'apparence inessentielle.

Le réel comme reproduction de ses reproductions.

Certes, ce rapport inversé, pour ne pas dire perverti, entre le modèle et sa reproduction ne nous est pas totalement inconnu  : ces modèles que sont les stars de cinéma ne valent rien par eux-mêmes à côté de leurs milliers de projections. Les « vraies » stars de cinéma qui courent çà et là, en chair et en os, à Hollywood, telles qu'en elles-mêmes, ne sont plus à proprement parler que les pitoyables fantômes de leurs reproductions, des fantômes qui essaient en vain de rester à la hauteur de leurs gros plans.

Plus généralement, bien des événements leur ressemblent déjà aujourd'hui : les matchs de football, les audiences judiciaires; et les manifestations politiques elles-mêmes paraissent à présent ternes et irréelles comparées à leur retransmission qu'écoutent et regardent des millions de personnes - elles le paraîtraient en tout cas si elles n'étaient pas organisées en tenant compte du fait qu'elles seront reproduites et retransmises. Conçues à l'origine pour ceux qui y prennent la parole et pour ceux qui viennent les écouter, ces manifestations sont désormais conçues en amont pour les millions d'auditeurs et de spectateurs de leur reproduction. Beaucoup de ces événements ne sont pas d'une importance telle qu'ils doivent être retransmis ; c'est plutôt parce qu'ils sont retransmis qu'ils deviennent importants; c'est seulement pour cette raison qu'ils accèdent à la réalité historique on ne les organise que parce que leur retransmission est importante. Theatrum mundi.

C'est à très grande échelle qu'aujourd'hui le « réel d'origine »n'est plus que le prétexte de ses copies. Prendre « réellement » part à de tels « événements originaux » intéresse aussi peu l'homme contemporain - qui est lui-même déjà devenu une copie - que le plomb qui a servi à imprimer les pages de son livre n'intéresse le lecteur ou que s'emparer de l'Idée n'intéresse le prisonnier de la caverne platonicienne.

Ontologie de la starlette

Je cite mon journal de Californie (1941).

Lorsque le producteur M. a visionné il y a six mois le bout d'essai qu'avait tourné V., il lui a déclaré : « Commence par devenir more photogenic, ma chérie. Ensuite, nous verrons. » Ce qu'il voulait dire par là, c'est  : tant que tu n'auras pas utilisé avec plus de succès nos fantômes comme des matrices pour ton apparence réelle, tant que tu n'auras pas été conditionnée par leurs modèles, tu ne seras pas prise en compte comme un fantôme avec lequel il faut compter.

V. avait toujours été très fière de sa beauté, certes singulière, mais sa soif de faire une carrière de fantôme se révéla plus forte. Sollicitant les dernières réserves financières d'une famille depuis longtemps délaissée et de quelques ex-amis depuis longtemps dénigrés, elle se consacra donc exclusivement, en renonçant ascétiquement à toute joie de vivre, à son travail de remodelage. Elle eut recours - car personne ne peut y arriver seul - aux hommes de l'art (ils constituent ici tout un secteur professionnel) qui considèrent l'homme réel comme un mauvais matériau qui a besoin d'être amélioré, mais le fantôme, en revanche, comme le modèle de ce qu'il faut être. Ils font leur beurre sur la différence entre réalité et fantôme, et ont bâti leur commerce sur la soif insensée de ceux qui, comme V., désirent se faire opérer de cette différence.

V. commença donc à courir de salon de beauté en salon de massage, et de salon de massage en salon de beauté. Elle suivit une cure amaigrissante, remit son visage entre les mains de spécialistes des pattes d'oie et le livra même au scalpel des chirurgiens, pour leur plus grand profit et pour sa perte, comme je l'en assurai alors. Elle se fit refaire l'extérieur et l'intérieur, le devant et l'arrière du corps. Elle fit de son sommeil lui-même une épreuve, s'échinant à rester couchée tantôt dans telle position, tantôt dans telle autre. Elle pesa ses feuilles de salade au lieu de les savourer. Elle sourit à son miroir au lieu de me sourire et finit par ne plus sourire par plaisir mais seulement par devoir. Bref elle n'avait encore jamais travaillé aussi durement de toute sa vie. Je doute que les rites initiatiques auxquels doivent se soumettre les vierges pour être admises dans les temples védiques aient été plus cruels que ceux auxquels se contraignit V. afin d'être solennellement reçue dans le monde des fantômes.

Quand - après avoir mené cette vie pendant six mois et avoir fait remodeler une oeuvre qui remontait à la Création jusqu'à ce qu'il n'en reste vraiment plus rien - la nouvelle femme, resplendissante et inattendue, c'est-à-dire le fantôme, émergea enfin - l'épiphanie s'est produite il y a environ quinze jours -, elle se rendit à nouveau chez son marchand de fantômes. À proprement parler, dire qu'elle s'y rendit n'est pas tout à fait exact. Avec sa nouvelle coiffure, son nouveau nez, sa nouvelle silhouette, sa nouvelle démarche, son nouveau sourire (ou plutôt avec une coiffure que l'on a déjà vue partout, avec un nez des plus banals, un sourire standard), elle était un produit fini, un article indéfini, un tout autre article, un article comme « tous les autres ». « Tant mieux », affirma-t-elle, et elle avait parfaitement raison. Le fait que le marchand de fantômes ne l'ait pas reconnue, comme elle le raconta après son deuxième bout d'essai, lui avait immédiatement paru de bon augure et avait énormément accru sa «conscience de soi » (si cette expression a encore ici sa place) lors de l'entretien.

Aujourd'hui, quinze jours après, tout cela est déjà bien loin; ça y est, la nouvelle est arrivée ; l'invraisemblable s'est produit : c'est O.K., le nouveau bout d'essai a été accepté, le rêve de sa vie se réalise enfin; un contrat va être signé. Autrement dit, elle a accédé au rang de matrice pour matrices, elle va pouvoir servir de matrice à ces images de film qui, à leur tour, serviront de matrices à notre goût. Bien sûr, elle affirme en être follement heureuse. Je ne sais pas si c'est vrai. Le processus de remodelage l'a mise dans un tel état qu'il m'est difficile d'affirmer que c'est bien elle qui est heureuse. L'autre femme, la nouvelle femme, l'est peut-être, mais elle, je ne la connais pas et elle peut bien aller au diable. Puisqu'il n'existe plus qu'elle, puisque la fille qui marche à mes côtés dans la rue se déplace déjà comme celle du bout d'essai qui a été accepté et comme on attendra d'elle qu'elle se déplace désormais dans ses futurs bouts d'essai, puisqu'elle est ainsi devenue dès aujourd'hui un reflet de son image, une reproduction de ses futures reproductions, elle a disparu pour moi. Le « goodbye » définitif, si elle ne l'a pas encore prononcé, est déjà consommé. Ce n'est probablement qu'une question de jours.

En finir avec la soif qu'avait V. de devenir une image en invoquant simplement la « vanité » ou le «désir de gloire» serait trop facile. Vanité et désir de gloire - le désir d'entendre son nom prononcé par d'autres gens, de voir son image dans leurs yeux, et l'espoir d'être plus, ou tout simplement d'être enfin, en existant aux yeux des autres - n'expliquent rien et sont à vrai dire des notions elles-mêmes problématiques et confuses.

Comme des milliers d'autres, V. avait grandi dans un monde où seuls les fantômes (« pictures ») avaient de l'importance et où seule l'industrie des fantômes était considérée (ce qui n'est pas complètement infondé) comme une industrie extraordinairement réelle. Elle avait été conditionnée par ce monde, par la puissance matricielle de ces fantômes et de leur prestige. «Etre», sans plus, à l'intérieur de ce monde d'images, n'y figurer que comme non-image, comme non-modèle, a été très tôt pour elle un supplice. C'est même bientôt devenu la cause d'un profond sentiment d'infériorité et de nullité. Il faut se faire une idée claire de l'étiologie de ce sentiment d'infériorité, car il est sans précédent dans l'histoire et en constitue une variété aujourd'hui décisive (même si la psychologie individuelle, qui ne traite pourtant que des sentiments d'infériorité, ne l'a pas encore découvert). Ce ne sont plus nos semblables qui forment aujourd'hui un monde modèle intimidant pour ceux qui manquent d'assurance, mais des hommes-fantômes et des choses.

V ne s'était pas sentie inférieure par rapport au modèle intimidant de ses parents ou de ses frères et soeurs, de ses rivales à l'école ou à la plage, mais par rapport à celui que lui offraient les images reproduites. Sa névrose n'était pas le signe d'un manque d'adaptation « sociale » mais le symptôme d'un manque d'adaptation technique au monde de l'image. De même qu'un bourgeois d'autrefois pouvait ressentir comme un tourment le fait de vivre comme un roturier anonyme qui « ne comptait pas » dans un monde exclusivement aristocratique, il était insup­portable pour elle de vivre au sein du monde des fantômes modèles66. Elle souffrait constamment du sentiment d'être quantité négligeable-; voire de n'être rien du tout, de l'angoisse de devoir constater un beau jour (si elle n'avait pas accompli son ascension et avait échoué à devenir un fantôme) qu'elle n'avait jamais existé. Bref, elle souffrait d'un manque de prestige ontologique. Quand elle entreprit son combat professionnel, son combat pour devenir un fantôme, c'était pour avoir « plus d'être », pour exister enfin.

A peine sa métamorphose lui avait-elle réussi qu'elle s'écria (avec un mépris pour sa vie antérieure qui montrait à quel échelon ontologique élevé elle croyait être désormais arrivée) « Mon Dieu, qu'étais-je auparavant ! » Elle voulait bien sûr dire qu elle n'avait été qu'un néant. Et si elle n'avait été qu'un néant, c'était parce que auparavant elle n'avait « seulement été », elle n'avait « seulement existé», qu'en tant qu'elle-même, seulement au singulier et seulement là où elle avait vécu. En termes négatifs : parce que, n'ayant été ni retravaillée ni reproduite, on n'avait pas tenu compte d'elle, et elle n'avait pu devenir quelqu’un qui compte; parce qu'on n'avait pas confirmé son être; parce qu'il ne s'était trouvé aucun consommateur pour lui donner acte de son existence; parce qu'il ne s'était pas trouvé une foule de consommateurs conditionnés pour certifier en masse- son existence. Bref, elle n'avait pas été un modèle, une marchandise de masse, elle n'avait pas été « quelque chose » mais seulement un anonyme « quelqu'un ». Dans le monde qui l'en­tourait, en l'occurrence le monde de Hollywood, elle avait raison: comparé au degré d'être de « quelque chose », celui qui n'est que « quelqu'un » est un néant, il n'existe pas.

Il n'a pas été très gentil de ma part, compte tenu de la peine qu'elle s'était donnée, de ne pas laisser passer son exclamation- « Qu'étais-je auparavant! » - et de me moquer d'elle parce qu'elle croyait avoir enfin gagné une « existence propre » à l'instant précis où elle avait renoncé à être elle-même et s'était donc privée de son propre soi. Pour qui, comme elle, a finalement réussi à la sueur de son front à devenir « quelque chose» au lieu de n'être que « quelqu'un », celui qui est resté un simple « quelqu'un» et tient en outre à le rester doit incontestablement faire figure de pauvre type. C'est donc comme à un pauvre type qu'elle me rétorqua alors : «Toi, avec ton « moi »! Qui s'en soucie? » En faisant de la demande l'échelle de la valeur et le critère de l'être, elle m'avait cloué le bec.

Je disais qu'elle s'était sentie dans le monde des images comme un bourgeois dans un monde exclusivement féodal, comme si elle n'y comptait que pour du « vent » et n'y était « personne ». Lorsque j'essaie de me rappeler le style de sa nouvelle apparence - de ses gestes, de son intonation de voix, de sa démarche -il ne me vient pas d'autre terme de comparaison que le snob qui a obtenu son titre de noblesse et en exagère l'importance. Ce n'est pas un hasard si le mot grec éstlos, qui signifie «noble » et dérive de la racine grecque qui exprime l'« être », désigne précisément celui qui est compté au nombre de ceux qui « sont », celui qui se situe plus haut que les autres dans la hiérarchie de l'être. C'était désormais le cas pour V., puisqu'elle était devenue un produit travaillé, un modèle destiné à produire d'innombrables copies, une marchandise de masse, alors qu'auparavant, dans sa coupable vie antérieure, elle partageait, en tant que matière première non travaillée, dans sa pauvre singularité, le sort obscur et misérable de la plèbe des consommateurs.

Il est évidemment étrange que ce soit son accession au rang de marchandise de masse qui lui ait procuré la noblesse. Masse et noblesse se contredisent. Mais que nous parlions de « son accession au monde des matrices », celui où elle est devenue un modèle, de « son accession au monde des images » ou de « son accession au monde des marchandises de masse », cela revient au même. Car seuls les modèles deviennent des images, et ils ne deviennent des images que par leur reproduction en masse.

Du reste, le rang élevé que l'on reconnaît aux produits de masse a encore une autre racine  une part considérable des marchandises actuelles n'est pas là, à proprement parler, pour nous; c'est plutôt nous qui sommes là pour assurer, en tant qu'acheteurs et consommateurs, la continuation de leur production.

Mais si notre besoin de consommation (et par conséquent notre style de vie) est créé ou du moins conditionné à seule fin de vendre les marchandises, nous ne sommes plus que des moyens et, en tant que moyens, nous sommes ontologiquement subordonnés aux fins. Qui, à l'instar de V., parvient à s'élever des bas-fonds vers ces hauteurs lumineuses où, au lieu de vivre de biens de consommation, il est lui-même pris en compte en tant que bien de consommation et devient de ce fait quelqu'un qui « compte », celui-là accède alors à un autre mode d'être.

(...)

III

Sur la bombe et les causes de notre aveuglement face à l’apocalypse

Les moyens justifient les fins.

Le processus de dégénérescence qu'a subi le couple conceptuel « moyen-fin » a été préparé de longue main. Quelles qu'aient pu être les phases de ce processus, moyen et fin sont aujourd'hui intervertis la production de moyens est devenue la fin de notre existence. Il arrive souvent (et dans tous les pays, car cette évolution est générale) qu'on essaie de justifier l'existence de choses qui étaient autrefois considérées comme des fins en montrant qu'elles peuvent également être considérées comme des moyens et faire leurs preuves en tant que tels : comme des moyens assurant une fonction simplement hygiénique, par exemple, ou encore des moyens qui entraînent ou facilitent l'acquisition ou la production d'autres moyens. (Il en va ainsi des loisirs et de l'amour; et même de la religion.) Bien qu'évidemment ironique, le titre du petit livre américain Is sex necessary? est à cet égard symptomatique.

Ce qui ne se laisse pas identifier comme moyen se voit interdire l'accès à l'univers actuel des choses. Parce qu'elles ne sont pas des moyens, on considère que les fins sont sans finalité. En tout cas, les fins en tant que telles. Elles sont sans finalité mais peuvent aussi, comme nous l'avons dit, fonctionner comme des moyens. Et même parfois les moyens par excellence dans la mesure où elles se révèlent être de parfaites médiations pour les moyens proprement dits, de parfaites médiations pour les rendre vendables, par exemple. La finalité de la fin peut très bien être aujourd'hui de faire office de moyen pour les moyens proprement dits. C'est un fait avéré dont la formulation n'est para­doxale que parce qu'il est lui-même un paradoxe.

Ce rôle de « moyen » devient particulièrement clair lorsqu'il s agit de « fins ajoutées ». J'entends par là des fins que l'on assigne après coup aux choses pour leur attribuer leur juste place dans la communauté des moyens et donc, dans une certaine mesure, pour les « rendre présentables ». Quand des chimistes obtiennent un nouveau dérivé, leur tâche consiste à lui trouver une fin et, au besoin, à lui en inventer une pour lui permettre d'accéder au rang de moyen. De fait, il est rare que l'on ne parvienne pas à lui trouver une fin ou à lui en inventer une en créant de toutes pièces une demande. La finalité de cette nouvelle fin inventée de toutes pièces est de faire de la substance qui n'était au départ « bonne à rien » quelque chose qui ait sa place dans la communauté des moyens. Il ne doit pas y avoir  de « choses en soi », seulement des moyens, fussent-ils seulement virtuels.

II est évident que personne ne fait davantage obstruction aux intérêts du producteur de moyens que le critique qui non seulement refuse les moyens produits mais refuse également la finalité en vue de laquelle ils sont produits. La liberté prétendument illimitée de la critique est en fait limitée de la façon la plus stricte à la critique de la plus ou moins bonne qualité d'un moyen. Il n'y a donc de critique que des moyens : il n'existe pas de critique des fins. Car la critique d'une fin perturberait la production du moyen qui sert à la réaliser et créerait ainsi un précédent extrêmement dangereux. En définitive, la finalité des fins consiste à procurer à la production de moyens sa raison d'être. Si cette raison d'être était mise en doute par une critique des fins, c'est le principe de la sacro-sainte production de moyens qui serait attaqué en tant que tel. Autrement dit : les moyens justifient les fins.

Les moyens justifient les fins. Cette formule n'est ni une plaisanterie ni une « exagération philosophique ». L'inversion de la douteuse devise est en réalité le mot d'ordre secret de notre époque. Elle dit bien dans quel contexte, prétendu moyen parmi les moyens, la bombe a vu le jour et dans lequel, nous, le monde effrayé, avons aperçu pour la première fois son aveuglante lumière.

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