Jai lhonneur et le plaisir de vous présenter cette session
et je peux dire au nom des organisateurs du colloque, quils considèrent
et cela apparaît dans le programme, que ce colloque converge un petit
peu vers les sessions de cet après midi et vers les discours plus complexes
que ce quon peut entendre au journal télévisé de
20 h de TF1 mais tant pis. Donc ce colloque converge vers cet après midi.
Non que les autres sessions fussent négligeables, bien au contraire.
Mais, le niveau nest pas le même dans la réflexion, dans
la perspective historique, dans la conception qui a déjà transparu
et transparaîtra encore. Donc les organisateurs souhaitaient vraiment
parler de tous un tas de sujets. De tous ces enjeux essentiels dans le sens
où il touchent à lessence de ce que peut être lhumanité.
Et cest dailleurs un peu le sens dun slogan quon aime
bien dire et redire : on ne peut pas bien sopposer aux OGM si on
ne soppose pas aussi au monde qui leur a donné naissance (en amont),
mais aussi au meilleur des mondes vers lequel il nous entraîne (en aval).
Nous avons souhaité inviter à cette session une psychanalyste
M. Vacquin qui malheureusement ne peut pas être présente, et un
écrivain. Je me permets de vous renvoyer tout de même à
la lecture de larticle de D. Epstein dans la revue lEcologiste qui
est vraiment très intéressant.
Nous avons le plaisir daccueillir Annie Lebrun comme héraut de
la sensibilité. Il est très difficile de vous présenter,
je ne my risquerai pas. Je ne donnerai que quelques éléments :
vous êtes essayiste vous avez écrit plusieurs livres notamment
plutôt inscrit sous le signe du surréalisme, de lérotisme,
de lart, de plein de sujets qui pourraient sembler étranger à
une réflexion sur les Organismes Génétiquement Manipulés
(OGM). Jai trouvé sous votre plume un éloge de la pensée
analogique « fonctionnant à partir dune intuition sensible
complètement étranger à toute rationalité ».
Et vous continuiez en disant « quelle pourrait être une
des meilleures armes critiques pour débusquer les mêmes structures
dévastatrices dans les domaines les plus éloignés ».
Donc Annie Lebrun, vous avez carte blanche pour nous parler de ce que vous pensez
du monde qui a donné naissance à ces OGM puis peut être
du monde que vous appelleriez de vos vux ainsi éventuellement que
ce que vous pensez de comment les OGM sinscrivent dans toutes ces questions
très vastes.
Annie Lebrun : « Et la sensibilité ? »
Dabord, je voudrais mexcuser de pas avoir pu assister aux précédentes
séances cétait pas de ma faute mais cest comme ça.
Lorsquil y a deux ou trois ans jai commencé à essayer
de comprendre pourquoi ce monde me paraissait de plus en plus irrespirable,
jétais loin dimaginer que jallais une fois de plus
retrouver Sade qui déclarait il y a deux siècles dans la philosophie
dans le boudoir « toutes les idées intellectuelles sont tellement
subordonnées à la physique de la Nature que les comparaisons fournies
par lagriculture ne nous trompent jamais en morale ». Alors
je crois que cest aussi le sujet de ce colloque.
Mais dabord, ce fut le développement intensif des politiques culturelles
que je percevais comme une invasion du monde sensible. Très vite jy
vis une manière inédite de contrôler un domaine qui jusqualors,
toute proportion gardée, dépendait de nos choix individuels voire
de notre intimité. Mais le temps était donc venu que lon
gère notre vie privée sur un mode publique. Dailleurs, labsence
de toute critique véritable et plus encore la satisfaction de la plupart
devant cette prétendue démocratisation culturelle me fît
penser à un phénomène de servitude volontaire particulièrement
réussi. Dautant que je neus aucune peine à en trouver
léquivalent dans tout ce qui nous était désormais
donné à vivre quil sagisse de linformation de
lalimentation de lhabillement sans parler des loisirs.
Une nouvelle forme de censure reposant non plus sur le manque mais sur lexcès
nous menaçait au plus profond de nous-même empêchant de prendre
de la distance aussi bien pour penser que pour rêver.
Ainsi en suis-je venu à lidée dun trop de réalité,
non sans être prise de vertige à y reconnaître ce qui était
en train de devenir notre seule et unique réalité et qui simposait
à la fois par un retournement du langage qui facilitait un véritable
formatage de nos façons de penser pour aboutir à un effondrement
de la représentation.
Alors cest ce que je vais essayer de montrer à gros traits.
Dabord, en ce qui concerne le langage, son déficit comme moyen
de communiquer aujourdhui souligné de bien des côtés
amène bien sûr à se demander si son incontestable détérioration
nest pas liée à la mise en place du réseau informatique
dont la prétention à luniversalité vise à
anéantir toute autre mise en relation. Seulement dès 1964, il
faut se souvenir quHerbert Marcuse avec analysé dans « lHomme
Unidimensionnel » comment, sous la pression de la raison technicienne,
le langage devient fonctionnel « jusquà rejeter de la
structure et du mouvement de la parole tous les éléments conformes.
Il sen suit alors que, réduisant la parole à lobjet,
le signifié au signifiant et le mot à un contenu généralisé
ou standardisé, la rationalité technicienne engendre un univers
du discours clos reposant sur des concepts ritualisés et immunisé
contre la contradiction ». Il sagit dune analyse prémonitoire
qui annonçait toute les « frappes chirurgicales »,
« principe de précaution », « bombe
propre », « fracture sociale » etc. quon
critique aujourdhui mais sans mesurer je crois, à quel phénomène
de désincarnation correspond le succès grandissant de telles formules
depuis une quinzaine dannées. A partir de là on peut dailleurs
voir comment les mots se trouvent de plus en plus contraint de recouvrir le
contraire de ce quils sont censés signifier. Ainsi en va til
de la déontologie évoquée (comme vous le savez surtout
au sujet des OGM) dès quil y a embrouille comme de la « transparence »
à laquelle on se réfère dès lors que plus rien nest
clair. En fait, il sagit là dun véritable retournement
du langage au sens policier du terme où les mots semblent navoir
plus dautre destin que de jouer le rôle de faux témoin. Et
dans le même sens, je signalerai aussi la fonction désincarnante
dune sorte deuphémisme technicien qui contrefait le langage
en efficace moyen docculter le corps quil sagisse des « non-voyants »
ou des « sans-abri » et bien sur des « organismes
génétiquement modifiés ». Euphémisme
que renforce dailleurs une nouvelle et intensive utilisation des sigles
à des fins anesthésiantes, jusquà éliminer
purement et simplement la réalité physique de ce à quoi
ils sont censés renvoyer. Alors ainsi en va-t-il aussi bien des « SDF »
que des « MST » et évidemment des « OGM ».
Et tout le monde peut sortir une litanie de ces sigles.
Alors, bien sûr, ce nest pas la première fois que les mots
font fonction de leurre. Mais, au delà de la simple dénégation,
voilà quon les réquisitionne de plus en plus pour nommer
ce qui nest plus ou pire : ce qui nest pas.
Je pense à ces « espaces liberté », « espace
loisir », etc. plaqués sur des lieux qui nen sont pas,
affublés de qualificatif de ce qui fait défaut et qui établissent
la nouveauté dun langage destiné à se substituer
aux choses comme aux êtres. Et force est de constater une nouvelle suprématie
de lappellation qui résultant de ce détroussement sensible
des mots impose léquivalent dun langage de synthèse
dont on a lexemple continuellement dans les médias et dont la qualité
majeure est de nous désapprendre à discerner en nous désapprenant
à ressentir.
Cela va au point que tout se passe comme si le sérieux dépendait
désormais de labsence de toute référence sensible.
Et cela va si loin que jusque dans les échanges les plus courants, tout
ce qui participe de la vie intérieure tend à être condamné
à être formulé dans une sorte de langage pseudo scientifique.
On nest plus « amoureux de quelquun » ;
on a plutôt « un rapport avec quelquun » ;
on est « demandeur daffection », « demandeur
de sexualité », et justement ce qua remarqué
Monette Vacquin à propos du langage managérial de la bioéthique
vaut désormais pour lensemble de la vie intérieure.
Il sensuit que ce triomphe du langage de lextériorité
sur celui de lintériorité correspond au triomphe dune
société technicienne particulièrement attentive à
écraser tout ce qui ne sert pas son extension. Du coup, si en 1924 André
Breton pouvait demander « la médiocrité de notre univers
ne dépend-elle pas essentiellement de notre pouvoir dénonciation ? »
Et bien, à partir de linquiétante mutation que constitue
lactuelle fonctionnalisation du langage, il nest pas difficile dimaginer
quelle peut en être lincidence catastrophique sur nos façons
de penser.
Le résultat malheureusement, nous le connaissons tous. Linterchangeabilité
qui produit de linsignifiance, linsignifiance qui génère
un ordre de la promiscuité où la contradiction est remplacée
de plus en plus par la juxtaposition. Avec le continuel il sensuit un
continuel effritement du négatif et peu à peu, plus rien ne soppose
plus à rien. La contestation est devenue une attitude comme une autre
appelée à participer de ce que jai appelé « la
rationalité de lincohérence ». Cette rationalité
de lincohérence a pour effet par exemple de faire coexister, comme
on peut je crois le constater assez facilement jusque chez un même individu,
des opinions ou des comportements par définition incompatible. Alors,
si le moralisme ne soppose plus au laxisme, le fanatisme coexiste avec
lindifférence, le souci de sécurité avec le goût
du risque, etc.
La conséquence en est leffacement progressif de toute cohérence
sensible, jusquà loccultation du sens même de la relation
désormais réduite à la « connexion »
ou au « couper coller ». Tant est si bien que si globalisation
il y a je crois quelle ne se limite pas à lépouvantail
économique brandi par les anti-mondialistes véhiculant les idées
usées de la contestation des années 60. Cette globalisation réside
avant tout, je crois, dans la réussite de la raison technicienne à
nous empêcher de plus en plus de penser ce que nous vivons. Dautant
que le traditionnel mépris de la pensée critique dans le domaine
sensible aura aidé à la récente colonisation de celui-ci
par le monde technicien. On pourrait même se demander si les structuralistes
comme les déconstructionnistes en affirmant en dehors de toute considération
sensible, leffacement du sujet, lévanouissement de lhistoire
et la disparition du sens, nont pas finalement servi la société
technicienne dont certain se prétendait être les ennemis. Et il
nest pas jusquau choix du rhizome et du réseau comme paradigme
dans la théorie qui invite aussi à se poser une autre question :
pourquoi cette structure nivelante aura-t-elle prévalu sur toute les
autres si elle ne favorisait pas les visées de la société
technicienne ?
A linverse certains auraient-ils dans le même temps visé
à une critique globale que cest en recourrant aux seuls outils
de la raison. Et il nen est que plus triste de constater que malgré
leur intention de combattre ainsi plus efficacement létat des choses
(puisque cest toujours la fameuse efficacité qui est mise en avant)
et bien, ils nauront rien su lui opposer de véritable.
Comment en effet lutter contre la séparation -avec les outils de la séparation-
dautant que nous en sommes arrivés au point ou en aucun cas la
fin ne justifie plus les moyens, et où il devient chaque jour plus évident
quà linverse ce sont toujours les moyens qui déterminent
la fin. Autrement dit, que tout se tient. Devons nous désormais lapprendre,
catastrophe après catastrophe ?
Alors, je ne reprendrai pas ici les analyses que jai faites dans « Du
trop de réalité » (Stock) où jai été
amenée à découvrir combien de nuisances comparables à
celle depuis longtemps repérées par les écologistes, menacent
aujourdhui notre environnement intellectuel et artistique. Des anniversaire
matraquage, aux expositions bulldozers avec leur multitude de produits dérivés ;
on arrête plus douvrir en pleine forêt mentale des autoroutes
de la culture avec une brutalité ne se différenciant guère
de celle avec laquelle on a par exemple détruit les forêts des
indiens dAmazonie sous prétexte évidemment dy tracer
de nouveaux axes de communication.
Pareillement, comment ne pas remarquer que les multiples relecture identitaire,
dont on nous abreuve, génèrent des produits culturels aussi frelatés
que ceux qui nous sont offerts par lindustrie alimentaire, du crabe reconstitué
aux organismes génétiquement modifiés.
En fait, je crois que cest seulement à repérer combien ces
nuances se répondent dun domaine à lautre quon
peut mesurer comment cette société a paradoxalement fondé
son emprise quasi hypnotique sur sa faculté docculter à
chaque occasion la relation entre la cause et leffet et bien évidemment
entre lidée et le corps. Car à partir du moment où
ce nest plus seulement dans les histoires de science fiction quil
suffit dappuyer sur un bouton pour tuer des milliers de vie, et cela vaut
dHiroshima à la destruction des Twin towers, cest tout simplement
le sens qui disparaît avec le corps. Mais cela suppose aussi une panne
de la représentation. Et le voilà le nihilisme qui sous tend la
raison technicienne, jouant justement sur ce chaînon manquant entre la
cause et leffet et empêchant de se représenter ce quon
est en train de faire. Lui correspond dailleurs un phénomène
de démétaphorisation généralisée qui va de
pair avec leffondrement de la représentation que je voudrais évoquer
pour finir en insistant sur la prise en otage du corps qui en est le prix à
payer.
A quoi on pourra bien sûr mobjecter lomniprésence du
corps dans toutes les formes dexpression contemporaine. A ceci près
que le corps y subsiste soit comme support dun certain nombre de fonctions
(sportive, sexuelle, voire esthétique) soit comme référence
obligée dun art uvrant justement à nous leurrer sur
sa liquidation. Et là je pense aux kyrielles de performances ou installations
où cest manifestement le corps singulier, le corps de lautre,
le corps vers lautre, le corps unique parce que mortel quon sapplique
à détrousser de ses pouvoirs érotiques, symboliques et
métaphoriques. Aussi, comment ne pas voir que ce corps de plus en plus
circonscrit à ses limites fonctionnelles est de ce fait condamné
à renvoyer dérisoirement à lui-même est emblématique
de lesthétique du monde comme de lart du pléonasme
qui caractérise lindigence de ce temps. Et ceci dit, sans oublier
comme la dit A. Gras que le retour à lidentique est le propre
du fonctionnement mécanique.
Pour preuve de cette liquidation du corps à travers sa fonctionnalisation
excessive quon retrouve aussi bien dans la publicité, les sports,
lhabillement sans parler du body building ; je mentionnerai létonnante
inflation sexuelle qui colore depuis peu dans le domaine littéraire (dans
le cinéma aussi mais surtout dans la littérature). Au-delà
du déferlement de véritables saga sexuelles que lon peut
voir partout, il nest plus de romancier qui ne se sente obligé
de donner comme gage de sa bonne conduite littéraire un échantillonnage
de ses fantasmes suivi de quelque passages à lacte décrit
avec la plus grande complaisance. Et le résultat en est une littérature
dont le réalisme consternant a pour effet dindifférencier
les corps, les sensations, et même les odeurs. Que ceux ci soient homosexuels
ou hétérosexuels, cest la même chose. Ils semblent
tous écrire les mêmes livres où des corps se rencontrent,
des sexes se pénètrent, jouissent même sans quon puisse
nen retenir quune surabondance découlement, de sécrétion,
de moiteur, de décharge qui unifient de leur gluance la plus désolante
érotique unisexe dailleurs en train de tourner au clonage convivial.
Donc dans ces condition là, il est complètement inutile de chercher
quelque évocation du trouble chez ces auteurs appliqués (cest
le côté mécanique) à remplir une sorte de quota sexuel
jusqu'à confondre crudité du terme et force dexpression.
A cet égard, la pauvreté de leur langue comme la platitude de
leur phrase éclaire sur la gigantesque entreprise de normalisation dont
ils participent. Et cest ce que confirme le succès récent
de La vie sexuelle de Catherine M. dont la seule nouveauté consiste
à faire coïncider image sexuelle et image sociale à la façon
dont le management incite ses salariés à confondre vie publique
et vie privée pour ne pas perdre de la séparation de lune
et de lautre une énergie indispensable à un meilleur rendement
de lentreprise. Dailleurs, je ne connais pas de meilleur exemple
que cette nouvelle servitude volontaire en train de devenir norme de comportement
branché.
Du coup ce nest sans doute pas par hasard que J.J. Pauvert dans son irremplaçable
anthologie des lectures érotiques voit apparaître entre 1985 et
2000 un écrasement de la perspective érotique. Et telle est une
des causes de lactuel effondrement de la représentation qui faute
dhorizon imaginaire est désormais condamnée à la
redondance. Car une des plus grandes nuisances inhérentes à ce
réalisme sexuel triomphant est de nous faire perdre de vue chaque jour
un peu plus combien la représentation est liée au désir
et à limaginaire. Ce que Hans Bellmer avait magistralement montré
pourtant dès 1937 dans Lanatomie de limage en soulignant
que « lobjet identique à lui-même reste sans
réalité » et cela après avoir précisé
que « tel détail, telle jambe nest perceptible à la
mémoire et disponible [bref, nest réel] que si le désir
ne le prend pas fatalement pour une jambe ».
Alors, il sagit là à mes yeux dun des secrets de lamour
comme de la poésie, mais force est de constater que rien nest plus
opposé à la misère amoureuse de ce temps qui à force
dêtre, dabord, évitement de lautre est en train
de faire disparaître lérotisme sous les répliques
du même. Il y a trois ans, jen étais arrivée à
écrire « voici venu le temps des idées sans corps et
des corps sans idée ». Malheureusement, rien au cours des
trois dernières années nest venu men dissuader mais
plutôt confirmer ce triste état des lieux ; preuve a contrario
que tout se tient mais preuve peut-être paradoxalement que tout nest
peut-être pas complètement perdu. Alors on connaît lhistoire
du battement daile de papillon à même de provoquer un cyclone
à lautre bout du monde. Analogiquement de jouer la partie pour
le tout, la poésie comme lamour a parfois ce pouvoir débranlement
alertant êtres et choses de fond en comble jusquà les ouvrir
à tout ce quils ne sont pas. « La durée dune
étincelle, lindividuel et le non individuel dit encore Bellmer
sont devenus interchangeables. Et la terreur de la limitation mortelle du moi
dans le temps et dans lespace paraît annulé, le néant
a cessé dêtre quand tout ce que lhomme nest pas
sajoute à lhomme ; cest alors quil devient
lui même. » Alors je crois que toute lhistoire de la
pensée analogique témoigne de ces instants de solution dont parle
Bellmer et dont on na pas encore mesuré la dimension critique indissociable
dune sorte de nécessité quasi organique qui malgré
tout continue de se manifester aussi bien à travers le désir que
le rêve en incitant chacun de nous inconsciemment à retrouver la
cohérence passionnelle dont on voudrait nous faire oublier jusquau
souvenir. Cohérence passionnelle de ce qui nous unit au monde et nous
en différencie absolument ; cohérence passionnelle toujours
singulière surtout quand la collectivité ne se rappelle plus à
chacun que pour nier la vie individuelle en la diluant dans la multitude de
ses spectacles indifférenciés et cela jusquà nous
faire perdre de vue que nous devons justement la plupart de nos malheurs à
ignorer linterdépendance des êtres et des choses. Alors,
depuis toujours avec ses fulgurances, la poésie nous rappelle tout ce
que nous devons à ce que nous ne sommes pas ; dailleurs que
ce soit à travers les innombrables formes de lyrisme populaire ou à
travers les expressions les plus singulières de linsurrection poétique,
depuis toujours, la vie sensible sen est trouvé éclairée
et renforcée dans son approche intuitive sans laquelle la pensée
se mutile jusquà devenir mutilante. Aussi devant le triomphe actuel
de cette pensée mutilée et mutilante, je men voudrais de
ne pas rappeler que pour être justement les défenseurs du rêveur
définitif que nous navons peut-être pas cessé dêtre,
les surréalistes nen avaient pas moins diffusé le 18 février
1958 un tract intitulé « démasquez les physiciens videz
les laboratoires » et on pouvait y lire « sus à
la théologie de la bombe organisons la propagande contre les maîtres
chanteurs de la "pensée scientifique" » et
encore « voici lespèce humaine promise à la destruction
complète que ce soit par lemploi cynique des bombes nucléaires,
fussent-elles "propres" ou par les ravages dus aux déchets
qui, en attendant, polluent de manière imprévisible le conditionnement
atmosphérique et biologique de l'espèce puisqu'une surenchère
délirante dans les explosions expérimentales continue sous le
couvert des fins pacifiques, la pensée révolutionnaire voit les
conditions élémentaires de son activité réduite
à une marche telle quelle doit se retremper à ses sources
de révolte. Et en deçà dun monde qui ne sait plus
nourrir que son propre cancer, retrouver les chances inconnues de la fureur » .
Discussion et questions
H. LeMeur : Comme vous lavez dit, la fonctionnalisation du
corps, cest aussi la réduction du corps. La simple démarche
scientifique consiste à réduire sauf à avoir une vision
systémique à propos de laquelle jaimerais quon discute.
Pour ce qui est la critique de la raison déferlante, je citerai lexemple
dAxel Kahn qui est loin dêtre celui qui a le moins de réflexions
philosophiques. On peut ne pas les partager, mais il en a. En 1997, il dirigeait
la commission du génie biomoléculaire qui est en charge des recommandations
pour que le gouvernement autorise ou nautorise pas des essais dOGM.
Il avait recommandé leurs autorisations. Le gouvernement na pas
souhaité suivre cette recommandation. Le lendemain, en protestation,
Axel Kahn a démissionné. Ce qui veut dire que le rêve des
positivistes du XIX ème siècle, il considère quil
est déjà réalisé et il trouve scandaleux que les
politiques ny obéissent pas et ça na pas déclenché
lire de tous les intellectuels patentés.
Là aussi, je pense que dans cette raison déferlante, à
laquelle on ne peut opposer quelle-même. Cest peut être
en ce sens quil y a une forme de totalitarisme puisquà un
argument de type scientifique, votre argumenteur nacceptera quun
contre argument de type scientifique.
Et cest pour cela que largument sur la pensée analogique
me semblait intéressant.
Je vous propose darrêter la. Qui souhaite poser une question ou
faire un commentaire sachant que pour cette dernière session le sujet
est vaste encore plus vaste quhier.
A.Gras : Je suis évidemment complètement en accord avec ce que vous avez dit, ça va même bien plus loin que ce que vous avez dit, parce que vous avez défendu une approche à partir dune réflexion plutôt littéraire. Mais à lintérieur même du cadre des techniques, il y a une fascination pour la négation du corps. En particulier toutes les techniques de simulation aujourdhui fondées sur le virtuel ont pour objet de nier le corps. Le travail dans laéronautique, toutes les compagnies aériennes ont comme premier objectif de former des pilotes qui ne volent pas avant dêtre des pilotes véritables, commerciaux. Ils volent dabord sur simulateur parce que ça coûte daprès eux beaucoup moins cher. Elles forment des pilotes qui nont pas dexpérience sensorielle de la machine. Donc même à lintérieur de lunivers machinique que nous connaissons, il y a aujourdhui une négation de lusage du corps. Même lusage de la machine que lon connaissait avant, maintenant est nié par les nouveaux techniciens. On en fait quelque chose de proprement virtuel et on ne connaît la machine que quand on commence véritablement à travailler dessus.
A. Lebrun : oui et le corps devient une sorte daccessoire gênant ; dont il faut se débarrasser. On voit ça dans le body-building ou la chirurgie esthétique, il faut se débarrasser de ce qui est le corps unique. Il faut le liquider.
A. Gras : Et vous navez pas parlé dun instrument
de cette négation du corps qui est essentiel dans la philosophie actuellement,
cest lintelligence artificielle et toute la philosophie analytique
anglo-saxonne quil y a derrière.
Ou plus généralement le cognitivisme. Il y a un psychologue des
années 30 Erwin Strauss qui disait le corps pense pas le cerveau ;
et ça le cognitivisme le nie absolument. Il faut que le corps ne pense
pas. Seul le cerveau doit penser.
C. Lambert (botaniste) : Je vais parler plutôt en tant que
personne qui a eu la chance de fréquenter des gens proche du monde surréaliste
et qui mont incité à avoir des lectures enrichissantes.
Je pensais, H. Le Meur a parlé de la chèvre et de laraignée.
Et moi jai pensé à Fourier, jai pensé à
larchilion, au rêve de Fourrier et les OGM dans leur tentative de
fabriquer des trucs et qui sont fascinants à cause de ça, du poisson
dans les fraises, ça fascine parce que cest le dernier refuge de
limagination alors que larchilion contenait des choses beaucoup
plus riche en imagination que la réalisation dun lion qui etc.
Je voulais témoigner de ce que vous apportiez en évoquant ce monde
imaginaire sensible et contre ou en complément en enrichissement du monde
trop réel des OGM et très réducteur.
A. Lebrun : oui, mais justement ce quil y a dans la tentative
de donner une existence concrète à certaines choses qui ont été
rêvées. On voit ça maintenant dans la publicité.
Cest aussi ça qui participe à cette invasion du monde sensible.
Parce que jai essayé danalyser ce phénomène
dont la caricature est Disneyland. Tout dun coup jai parlé
de dématérialisation concrète parce quon vous refile
en quelque sorte en « dur » ce qui était limité,
en circonscrit, ce qui par définition est illimité. Et là
il y a quelque chose de très grave parce que ça joue sur le désir
démerveillement, détonnement. On retrouve un phénomène
que Marcuse avait déjà repéré à propos de
lérotisme. Il parlait de désublimation répressive.
Là on joue sur la satisfaction immédiate et on ne voit pas quest
ce quun château dans limaginaire. Mais quand après
tout petit vous avez ce château en carton pâte qui est dégoûtant,
moche qui est un concentré de mauvais goût, comment vous allez
après rêver (si ce nest des rêves épouvantables) ?
Et là il y a quelque chose de très grave. Cest pour cela,
vous avez raison de faire allusion à Fourrier avec son archibras et tous
ses rêves ; on pourrait penser que les réalisations techniciennes
peuvent le rejoindre. Pas du tout, parce quil sagit de ce dont a
parlé A.Gras : il y a la réalisation des choses pour éliminer
dun côté le corps et aussi pour éliminer limaginaire.
H. Le Meur : et cest aussi la distance par rapport à
lobjet qui crée la possibilité de rêver.
Alexis ... Girard : Pourtant il y a un autre côté qui
minterpelle, cest lengouement instinctif dans la masse de
ce besoin de matchs de football, de rugby de sport où le corps sexprime
vraiment où il y a cette expression denthousiasme pour le corps.
Alors, comment expliquer ce contraste par rapport à ... ?
A. Lebrun : oui, justement indépendamment de toutes les saloperies que couvre lindustrie, le business des sports (jenfonce des portes ouvertes, on sait ce que ça recouvre), mais en même temps, cest aussi ce corps aussi massacré, là aussi, on sait bien comment on fabrique les athlètes, quest ce quon a fait de ces êtres là, ce sont des être contrefaits. Et lengouement du public, évidemment on est toujours dans le « panem et sir sensess » ? ? Et cest très important parce que on donne une représentation fliquée en quelque sorte du corps. On vous présente le seul corps qui est le corps performant, qui est le corps enrégimenté et comme ça, il ny a pas dautres possibilités. A nouveau, cest une sorte de flicage complètement du corps. Et il y a quelquun qui en 63 qui avait écrit contre les sports. Cest un des premiers articles contre le sport comme expression de la servitude volontaire qui est acceptée, entretenue.
H. Le Meur : oui, et lengouement pour le sport dont vous parliez cest lengouement pour le spectacle du sport cest à dire pour un ersatz du sport.
A. Lebrun : et quand on pense au rôle politique qua le sport. On voit là aussi ce quil y a derrière avec tous les trucs fascisant mais aussi par exemple dans laffaire de lex Yougoslavie. Tout a commencé avec le sport. On a manipulé les équipes dune république contre lautre et cest vraiment un des points. Actuellement on nira jamais assez contre le sport et lasservissement du corps. On dit enrégimentement mais cest le corps fliqué quon vous propose en plus le corps performant, enfin tout y est.
H. Le Meur : On a bien compris que ce nétait pas contre le corps que vous étiez.
Anonyme : Cest plus un commentaire quune question. Ca va peut être vous permettre délargir votre réflexion. Jai trouvé votre intervention merveilleuse et encourageante. Notamment sur ce que vous disiez à propos de lappauvrissement de lérotique dans la littérature et de notre imaginaire amoureux. Je voudrais simplement dire quil y a des personnes qui sont de fait ravalés au rang de monstre dans la société actuel, jen suis un en tout cas, sur un point au moins cest à dire que notre nature sensible et notre sensualité nest pas reconnue et que nous ne pouvons la plupart du temps que vivre des histoires damour très fragmentées avec dautres écorchés vifs. En un sens nous autres les handicapés, comme on nous appelle, nous avons été les oubliés de la révolution sexuelle et au-delà, du rapport amoureux en général, et ce sans doute depuis la nuit des temps. Quelles réinventions de la poésie sera-t-il nécessaire de créer pour nous aussi enfin nous puissions être reconnus comme être sensibles et sensuels ? (retranscription à poursuivre...)
A. Lebrun : Je vous remercie dêtre intervenu, mais,
pour aller dans el sens de ce que vous dites, je voudrais dire que lun
des plus beaux textes qui ait été écrit par Joë Bousquet,
dans Le cahier noir. Cest un homme qui, après la guerre de 14 a
perdu la complète mobilité de la partie inférieure de son
corps et cest sûrement un des textes les plus extraordinaires qui
soit, comme témoignage. Et par ailleurs, si on parle dhandicapés,
je voudrais vous demander si les filles qui se font refaire les seins comme
çà, les fesses comme çà, elles ne sont pas handicapées ?
Pour moi, elles sont vraiment très handicapées.
Thierry Folliard, ingénieur en environnement. Effectivement, on nie le corps, mais derrière, la science sapproprie.
Mona Cholet : je suis journaliste. Jai limpression quavec les OGM, on joue beaucoup sur la séparation. Je me souviens dun article dans Le Canard Enchaîné où on nous développait le raisonnement : après tout, pourquoi ne pas autoriser la culture des OGM ? Après tout, si on veut manger un maïs transgénique, qui pourrait nous en empêcher ? Mais alors, il faudrait soccuper de la défense du consommateur et de létiquettage. Il y avait un raisonnement complètement schizophrène qui postulait quon pouvait cultiver des OGM dans les champs et les étiqueter sur les rayons des supermarchés, sans voir que els deux sont liés.
A. Lebrun : oui, cest la théorie selon laquelle tout peut coexister.
HLM : oui, « tout est dans tout ... et réciproquement ».
MC : on nous parle souvent de linquiétude du consommateur, mais on na pas el droit de se préoccuper dun point de vue de citoyen.
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