Intervention de Stéphanie Daydé

Vendémiaire 10 octobre 2002

INTRODUCTION

Les concepts scientifiques sont très structurants de la société moderne ; c'est la raison pour laquelle nous avons ouvert ces rencontres (les exemples sont multiples : la technoscience inonde notre existence, le savoir par excellence est le savoir scientifique, ce qui n'est pas scientifique n'est pas recevable, le scientifique : celui qui sait, les détracteurs de la science singent même le monde scientifique, etc). La prégnance de la science dans notre monde contemporain justifie que ce soit le thème de ces rencontres.

L'essor des technosciences pose plus que jamais la question du rôle qu'elles jouent au sein d'une société qu'elles ont largement contribuée à façonner et même dans la capacité de l'homme à se maintenir sur terre. Et effectivement, de nombreux auteurs ont conscience des dangers de la science. Ils s'accordent sur la nécessité d'une science plus humaine, plus éthique, plus responsable MAIS CELA NE SUFFIT PAS. Leurs intentions sont louables mais c'est un changement bien plus radical qui est nécessaire. Il n'est pas de solution réformiste dans ce domaine, c'est une véritable révolution des concepts scientifiques qui est attendue ; ce qui implique du même fait une révolution de la société.

Ce changement radical est justifié parce que nous sommes dans une période de rupture, que nous le voulions ou non. Il nous faut réagir maintenant à une situation de crise. C'est ce que nous allons tenter de montrer maintenant.

1/- Tout d'abord deux chiffres qui posent parfaitement le problème (voir Graphique 1) :

500 000 ans


37 ans

2,5 milliards


5 milliards

transparent1

 

Et le problème se pose de cette manière pour tous les paramètres pertinents qui caractérisent notre société, comme nous allons l'entrevoir.

2/- Voilà la courbe de l'évolution de la population mondiale depuis le néolithique (Image 2). Dans un premier temps, cette courbe est plus ou moins rectiligne, puis elle s'accélère brusquement ; ce qui lui confère une forme hyperbolique. Cette courbe présente déjà la forme générale que l'on retrouvera par la suite dans l'étude d'autres paramètres significatifs.

Evolution de la population mondiale depuis le néolithique
Image 2

Si on regarde la courbe un peu plus dans les détails, on constate que lorsque même un accident survient (peste noire vers l'an 1 350 avec une chute de plus du tiers de la population occidentale), ce n'est en fait qu'un accident de parcours et la courbe reprend sa progression pour avoir au final cette forme hyperbolique. Ce phénomène représente bien une tendance générale et en cela, elle est significative.

De plus, cette courbe soulève un problème majeur quant à la possibilité de survie de l'espèce humaine sur terre : occupation de l'espace, gestion des ressources et des déchets, etc. D'autant plus que les prévisions sont de l'ordre du doublement de la population mondiale d'ici 2050.

Evolution du taux de croissance
Image 3

3/- Voici maintenant la courbe qui représente l'évolution du taux de croissance de la courbe que nous venons de voir (Image 3). Contrairement à une exponentielle, le taux de croissance est lui-même croissant, autrement dit la vitesse de croissance est elle-même croissante. On peut observer également le même type de décrochage (épisode de la seconde guerre mondiale) mais cela rebondit très vite pour reprendre sa progression. On peut faire une parenthèse dans le sens où, pour beaucoup de gens, la solution est en gros une bonne guerre pour résoudre le problème de la surpopulation, ces deux courbes nous montrent que ce type d'argument est totalement idiot puisque à chaque décrochage, elles reprennent leur progression. Les éléments régulateurs de la population mondiale se situent donc ailleurs.

Il est vrai que le taux de croissance connaît une rupture depuis les années 1970, la courbe ne progresse plus aussi régulière (n'apparaît pas sur le graphique). Ceci annonce déjà cette rupture que nous sommes en train de vivre, cette courbe a apparemment quitté cette tendance générale que l'on observera sur les autres courbes par la suite.

Evolution de l'efficacité de la technique de taille du silex
Image 4

4/- Le professeur François MEYER, philosophe et épistémologue, a beaucoup travaillé sur l'évolution des espèces puis d'une manière plus générale, sur l'évolution des sciences et des techniques dans les années 1950 à 1980. Cette courbe (Image 4) montre l'évolution d'un paramètre mesurant l'efficacité de la technique dans la manière de tailler le silex par les hommes préhistoriques (mesure de la longueur du tranchant obtenue par kilo de silex). Comme nos précédentes courbes, celle-ci est au début plutôt peu évolutive, c'est-à-dire que la technique n'évolue que très peu pendant un certain temps et d'un seul coup, les performances s'accroissent démesurément. Retenons ici le pas de temps de la courbe : il est en millions d'années.

Evolution de la puissance motrice
Image 5

Cette seconde courbe (Image 5), qui date d'environ les années 1950, et, depuis, les valeurs ont considérablement augmenté (nous sommes passés à l'énergie atomique depuis), présente une allure tout à fait similaire. Elle montre l'évolution de la puissance motrice, de l'âne en passant par le moulin à vent jusqu'à la Centrale électrique. Pendant 3 000 ans, on a une courbe relativement rectiligne qui s'accroît d'un seul coup les trois derniers siècles. Cette fois-ci l'échelle est en milliers d'années.

 


 
Evolution de la puissance d'un microprocesseur
Image 6

Enfin, un dernier exemple montrant l'évolution du nombre de transistors contenus dans un microprocesseur, autrement dit la puissance du microprocesseur (Image 6) – courbe non issue des travaux du Pr. MEYER. Là encore, la courbe a d'abord une évolution rectiligne pendant environ 20 ans pour augmenter de manière brutale en quelques années. On peut voir que cette courbe s'arrête en 2000, il nous manque presque 3 ans. Or, ces 3 années doivent être très significatives dans l'évolution moderne étant donné la vitesse à laquelle évolue ce paramètre.

 


Tendances générales d'une époque
Image 7

Bien sûr, il s'agit là d'une tendance générale (Image 7). Chaque technique n'a pas forcément une courbe hyperbolique, ce sont les tendances générales caractéristiques d'une époque qui nous intéressent ici, pas les détails.

C'est d'ailleurs pourquoi nous avons choisi de vous présenter ces 3 courbes car celles-ci concernent largement l'évolution des techniques et sont caractéristiques des époques qu'elles décrivent. Et là, nous allons insister un peu là-dessus en reprenant la démarche qu'avait adopté le Pr. MEYER qui avait vraiment un talent de visionnaire exceptionnel comme nous allons pouvoir le constater.

Celui-ci constate, tout comme la courbe relative à la taille du silex que la courbe évolutive décrivant les puissances énergétiques arrive sur sa fin et que l'on n'ira probablement pas bien plus loin en terme d'énergie (rappelons que nous sommes en 1950 et il nous manque la puissance atomique). Si le processus se poursuit, c'est à dire le passage d'une courbe à une autre courbe (de la taille du silex à la puissance motrice), une prochaine courbe prendra le relais et deviendra significative à son tour. Il se demande alors, en 1950, quel sera le prochain paramètre significatif pour décrire l'époque qui arrive. Résumons :

- au départ, nous avons le traitement de la matière avec la taille du silex qui caractérise bien cette époque. Bien sûr, dans cette taille du silex, nous avons également une énergie qui est impliquée dans ce processus de taille mais cet aspect reste tout de même secondaire.

- puis, nous avons le traitement de l'énergie pour elle-même, la production d'énergie s'autonomise c'est-à-dire qu'elle est traitée pour elle-même, produite pour elle-même, vendue pour elle-même. Elle a toujours un support matériel mais celui-ci est devenu secondaire. Cette autonomisation de l'énergie va caractériser toute cette période historique.

François MEYER s'interroge donc, quel sera le prochain paramètre pertinent et il dit à l'époque, donc en 1950 (j'insiste), qu'en plus de la matière puis de l'énergie, il y a l'information. L'étape suivante sera l'autonomisation de l'information (au sens théorie de l'information, utilisée actuellement en informatique). Cela se traduit par cette troisième courbe qui certes, n'est pas extraite de ses travaux mais qui appuie toute la justesse de son analyse.

5/- Nous avons maintenant suffisamment d'éléments pour en tirer certaines conclusions :

- au niveau de l'unité de temps des courbes que nous avons pu observer : en millions d'années pour l'exemple de la taille du silex, puis en milliers d'années pour la puissance motrice et enfin de l'ordre de la dizaine d'années à l'année pour le microprocesseur. D'une façon générale, les paramètres représentatifs de l'évolution technique évoluent d'autant plus vite qu'ils sont récents.

Courbe enveloppe théorique
Image 8

De ces modes de validation sont issues les notions de vérité, de ce qui est bien, de ce qui est mal avec une hiérarchisation des priorités (le gain économique par exemple). Comme cette partie a de la courbe est très peu évolutive, ce qui était valable auparavant reste toujours valable. La tradition, c'est-à-dire la répétition des actes et des modes de jugements ancestraux, reste pertinente. L'enseignement est en gros la transmission de cette tradition, on respecte les personnes âgées qui transmettent aussi ce savoir qui permet la prise de décision.

Par contre, la partie b de la courbe, presque verticale, correspond à ce phénomène d'accélération brutale, cette surchauffe comme la qualifiait François MEYER. Les concepts qui se sont forgés tout au long de cette période a de relative stabilité, persistent dans cette partie b. Mais ils ne sont plus, en grande partie, valables a priori. Il est totalement impossible de prendre le passé, la tradition comme source de référence car tout va beaucoup trop vite. Il y a un réel phénomène de rupture entre la partie a et la partie b de cette courbe enveloppe théorique.

D'ailleurs, nous le sentons bien confusément au fond de nous, que tout s'accélère, que tout explose, que nous sommes dans une phase instable, que les repères classiques ne nous sont plus d'aucun secours. Il y a actuellement plus de différence entre deux générations qu'entre l'homme du Moyen-Age et l'homme de Néandertal.

En résumé, toute cette longue période a de la courbe correspond à une période de tradition et où l'enseignement transmet cette tradition comme justification des actes. Ce qui a marché continuera de marcher parce que l'environnement général évolue peu (partie rectiligne de la courbe). Mais dans la partie b, tout ceci n'a plus aucun sens. La partie b est bien continuité de la partie a (c'est une seule et même courbe) ; cependant, c'est un autre monde du fait de cette différence de pente (même courbe mais ce n'est plus le même monde). De plus, cette courbe ne peut pas aller à l'infini dans la pratique. Nous allons donc changer de courbe et donc de monde.

Il y a donc bien une inadéquation fondamentale du mode de validation, de ce qui est bien et de ce qui est mal, entre la période rectiligne et la période b. Autrement dit, les techniques ont évolué mais l'esprit est resté à peu près le même car tout cela va bien trop vite ! Allons même plus loin, les concepts qui structurent notre façon de vivre, notre vision du monde, dont font partie les concepts scientifiques, ces concepts conçus et issus au cours de la période faiblement évolutive de la courbe, deviennent totalement inadéquats parce qu'ils sont en quelque sorte périmés. En fait, c'est surtout qu'ils ne sont plus, en grande partie, adéquats a priori.

Dans la partie verticale de la courbe (b) une innovation devient très vite, voire même tout de suite mondiale, alors que les modes de contrôles, lorsqu'ils existent, restent grossièrement identiques aux méthodes utilisées et développées dans la partie a linéaire de la courbe.

Second exemple : dans toute la partie a de la courbe, l'homme a développé des désirs, qui traduisent une certaine façon d'être au monde. Mais ces désirs, comme, par exemple, éradiquer ce qui le gêne (insectes, maladies, prédateurs, ennemis, etc.) étaient irréalisables.

Entre construire une culture à partie de fantasmes et transformer ces fantasmes en techniques effectives, il y a bien là un changement qualitatif qui n'a pas du tout été intégré. D'ailleurs, on ne raconte pas aux enfants l'histoire d'un monde devenu sans insectes d'où l'homme disparaît aussi.

- Ressortir la courbe 3 (silex) : lorsqu'une technique atteint son apogée, lorsqu'on commence à faire vraiment très bien quelque chose, eh bien on arrête de le faire et on passe à autre chose. Il y a bien là un phénomène de rupture entre ces différentes courbes relatives à ces grandes techniques. En résumé, quand une technique atteint sa perfection, elle est abandonnée. Elle pourra toujours être utilisée mais de manière anecdotique.

Sur la partie verticale de la courbe, le type qui taille son silex est très content parce qu'il taille vraiment bien son silex, il est très efficace et il pourra léguer toute son habilité aux générations futures. Eh bien non, puisqu'on arrête de tailler le silex (il suffit de vous demander depuis combien de temps vous avez taillé le silex). Donc, quand une technique atteint son apogée, on passe à autre chose. Cet exemple n'est pas du tout trivial, c'est quelque chose qui a été très bien démontré par F MEYER et que l'on a retrouvé pour ces grandes techniques significatives (exemple des citernes dans les Cévennes).

En fait, tout se passe comme si chaque grande technique significative avait une courbe propre, hyperbolique, à l'image de celles que nous avons observées. Pour toute la partie verticale de la courbe, on n'imagine rien d'autre et on n'a même aucune raison d'imaginer autre chose que son univers habituel. C'est pourquoi la fin du connu apparaît comme la fin de tout ou comme quelque chose d'absolument impossible car inconcevable. C'est un changement de paradigme induit par une nécessité pressante. D'ailleurs, la science a également évolue elle-même par paradigmes successifs et non pas dans une continuité conceptuelle. Or les changements de paradigmes ne se font pas toujours sans difficultés.

Nous pourrions imaginer une succession de courbes qui vont constituer cette fois, la courbe enveloppe générale qui représente l'évolution de la capacité à évoluer (transparent 9). Quand on change de courbe, une autre a déjà commencé avec une phase de transition plus ou moins brutale entre ces deux courbes. Certes, cette brutalité ne semble pas toujours perçue comme telle, elle est vécue plus ou moins fortement selon le sujet, le groupe social, etc.

Evolution de la capacité à évoluer
Image 9

Mais ces courbes n'ont jamais eu l'ampleur de celle que nous sommes ne train de vivre. Nous n'avons jamais vécu une transition d'une telle amplitude. Nous sommes en train de changer de monde. Même si cette courbe tend théoriquement vers l'infini, il existe des limites physiques qui font que cette courbe ne peut pas atteindre cet infini. Cette courbe enveloppe va forcément se terminer, que nous le voulions ou non. Nous allons vers une phase de changement encore plus considérable, encore plus radicale de notre société. Et si nous sommes déjà mal adaptés à notre monde actuel (tout explose, sensation d'instabilité très forte), on a très peu de raison de l'être au prochain monde.

D'autre part, la manière même de réagir face à une telle situation de crise doit être adaptée. Dans un monde relativement stable, on peut chercher la solution au problème : problème + solution, un schéma classique totalement inapproprié à la situation de crise actuelle. Dans le cas présent, il n'existe pas de problématique disponible. Et donc, pas de solution à y apporter. Actuellement, le rôle du politique n'est pas de trouver des solutions mais plutôt de tenir la barre du navire pour empêcher qu'il sombre, sans chercher à déterminer l'endroit où il doit aller.

En conclusion, nous savons que nous sommes actuellement dans la période verticale de notre hyperbole (et même en haut de celle-ci) et que la rupture qui arrive est nécessairement proche ; nous pouvons même dire que nous sommes en train de la vivre. Nous sentons bien que nous vivons une phase chaotique, une phase de totale instabilité. D'où la nécessite de se pencher maintenant sur le problème. Cette courbe traduit bien ce chaos, cet effritement et quand on n'est pas adapté à un monde, on en disparaît.

De plus, cette instabilité engendre la peur chez les gens qui ont une perception sensible de cette rupture nécessairement proche. Ils se raccrochent alors à ce qui marchait autrefois et qui reste encore le modèle enseigné. Et nous obtenons les dérives classiques déjà largement présentes dans notre société : mysticisme, clanisme, irrationalité et surtout l'intolérance.

Il est impossible de prédire les formes que prendront ces changements. Il est urgent de remettre en question les concepts scientifiques qui sont très structurants de notre société occidentale, car ces deniers comme nous avons pu le constater sont, au moins en grande partie, obsolètes. Sans cette remise en question majeure des concepts et donc des concepts scientifiques, car la science s'est montrée relativement aveugle et persiste encore dans cet aveuglement (ceci a déjà largement été dénoncé par d'autres auteurs), c'est sans aucun doute la survie de l'espèce humaine sur cette terre qui est menacée.

Mais attention, cette intervention ne porte en rien le message " A bas la science ", ce n'est pas un discours antiscientifique. Elle a pour objectif de la contester, de montrer que celle-ci est inadaptée comme nous venons de le voir. Il existe d'autres sciences possibles et ce que nous souhaitons, c'est un changement radical induisant un renouveau science-société sachant qu'actuellement les deux sont indissociables.

>>> retour à la page de présentation du débat du 10 octobre 2002

 

>>> entrée du répertoire Actions/Conférences/Vendémiaire 2002

 

>> entrée du répertoire Actions

> page d'accueil du site OGM dangers

> la page de notre moteur de recherches