Introduction de la conférence-débat par H. Le Meur

Je souhaite, en introduction, éviter des malentendus et vous faire gagner du temps. Les conclusions de tous les débats sur la science sont à chaque fois :

  1. « La science n'est ni bonne ni mauvaise. Elle est comme la langue d'Esope ». Cette conclusion n'est pas fausse, mais elle tend induit une double erreur. Tout d'abord elle fait en déduire qu'il faut ne rien faire ou qu'on ne peut rien faire, ce qui est déjà faire un choix ! Mais surtout, si la science a certes des conséquences bénéfiques et d'autres nuisibles, la vraie question est surtout qu'elle n'est pas neutre. C'est en fait par sa non neutralité qu'il faut l'aborder.
    Afin de prouver que la science n'est pas neutre par rapport à la société, je vais commencer par essayer de vous prouver que même la technique la plus élémentaire n'est pas neutre, sociologiquement et politiquement, et qu'il ne faut pas se poser la question de si elle est bonne ou mauvaise. Je reviendrai alors à "la science".
    Prenons l'exemple du couteau qui est un objet courant et qui peut servir à couper un steak (de soja si vous voulez :) ou à tuer. On peut dire qu'un couteau n'est donc ni bon ni mauvais en ce sens, mais tout le monde en déduira qu'il ne faut donc rien faire.
    Pourtant, une société où tout le monde se promènerait armé d'un couteau serait immanquablement plus agressive qu'une société où personne n'en aurait. Il suffit de voir l'exemple des armes à feu aux EUA pour comprendre qu'on se sert plus facilement d'une arme si on en a une que si on n'en a pas ...
    L'affirmation qu'un couteau n'est ni bon ni mauvais n'a donc aucun intérêt et elle prétend clore une question alors qu'elle la pose mal. En fait, on doit reconnaître la nécessité sociale ou politique de se poser la question de la généralisation même d'un objet aussi banal qu'un couteau.

    La réalité des techniques est infiniment plus grave puisque les États disposent de bombes atomiques. Même si beaucoup ont fini par s'y habituer, la possibilité que ces responsables politiques puissent rayer des cartes un pays pour des millénaires crée un sentiment ... d'insécurité qui peut inciter à la violence ... Le meilleur analyste de la technique est Jacques Ellul [1].

    Venons-en donc à la science dont je veux prouver qu'elle n'est peut-être ni bonne ni mauvaise (ou qu'elle est bonne et mauvaise) mais surtout qu'elle n'est pas neutre.
    Des chercheurs du secteur public travaillent à mettre au point le clonage reproductif humain. Même si ils sont très rares, leur but est de la vraie science et non du "bizness" car ils ne peuvent pas avoir d'applications rentables en vue (la reproduction sexuée des humains fonctionne assez bien ...). Leur but n'est donc vraiment que la connaissance, son partage et la reconnaissance de leurs pairs ! Il n'y a pas de raison sérieuse de nier qu'ils y arriveront un jour. Ce jour-là, les gens pourront envisager d'avoir un clone, qui est comme un frère jumeau avec 20, 30, 40, 50 ou 60 ans de différence. Il ne s'agira pas d'une copie conforme. Ce sera un peu comme un frère jumeau ... sauf l'essentiel : des jumeaux ne sont pas conçus en tant que jumeaux, alors qu'un clone est le résultat d'un projet, il est le produit d'une technique, d'un procédé. Il a la marque, dès avant sa naissance de la volonté d'un tiers qui acquière ainsi un pouvoir sur lui. C'est cette volonté, ce projet, qui restreignent la liberté intrinsèque de l'être. La reproduction sexuée a ceci de différent qu'un enfant n'est jamais ni tout à fait son père ni tout à fait sa mère. Il peut donc être libre. Finalement le clonage est exactement la reproduction des bactéries. Reproduction au quasi identique sans la surprise, sans la diversité. Mais cela nous est présenté par les progressistes comme le Progrès ... Des clones et des jumeaux sont donc différents. Mais pourquoi des scientifiques ne voient-ils pas la différence ? Tout simplement parce que pour la démarche scientifique, le produit seul importe et non son histoire, sa génération. Pour un biologiste, les deux sont donc identiques, ce qui montre que le discours scientifique ne traite pas de toute la réalité, mais d'une partie (la partie la plus matérialiste).
    « Il est difficile d'argumenter qu'il y ait quoi que ce soit de mauvais à produire [!] un clone humain. Il y a, après tout, environ 25 000 clones humains au Royaume-Uni, qui vivent des vies parfaitement normales. Ce sont des jumeaux. »
    Robert Winston, professeur en Etudes sur la Fertilité (sic ! est-ce par hasard ?) au Imperial College (Londres) With this designer baby we open the door to a scientific nightmare15 décembre 2001 (Reuters, Londres).
    On voit que la seule mise au point du clonage, qui aura peut-être des aspects positifs (n'auraient-ils pas pu être obtenus autrement ?) et certainement des aspects négatifs, modifiera la relation entre les personnes puisque l'on pourra se débarasser de l'impératif de passer par l'autre (aussi comme Autre) dans la reproduction. La "guerre des sexes" sera close dans l'indifférence (et l'indifférenciation) générale.

    On a ainsi montré que la science n'est pas neutre, même si elle est pure, fondamentale et sans l'immiscion [A vérifier] de l'argent censé corrompre tout. On aurait pu décrire de la même façon plusieurs techniques scientifiques (procréation médicalement assistée, chirurgie esthétique, ...) mais l'impossibilité de séparer la science de ses applications depuis que ces techniques sont appliquées (et vendues) en fait de mauvais exemples.
  2. « Il faut renforcer la formation éthique des scientifiques ».
    Une telle affirmation repose sur l'hypothèse que les scientifiques ne feraient parfois des choses néfastes que parce qu'ils n'auraient pas été formées. Cela s'apparente à l'idée des Lumières qui veut que le progrès des connaissances engendre le progrès moral, ce que personne ne soutient plus. L'autre ressort est que l'humain serait intrinsèquement bon (ce serait la société qui le corromprait ?) et qu'il suffit de l'éduquer pour qu'il devienne bon.
    « Ce n'est pas la technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la technique (...) Ce n'est pas l'État qui nous asservit (...), c'est sa transfiguration sacrale (...) »
    Jacques Ellul, Les nouveaux possédés, Paris, Fayard, 1973, p. 259.

    Le seul fait que les nazis aient considéré comme "bonnes" des recherches que nous considérons comme mauvaises montre que la définition du bon est celle d'une société particulière et n'est pas l'idéal auquel renvoie le mot de "bon". On peut aller plus loin car cet argument, humaniste, est en fait néfaste car il fait se poser une mauvaise question. L'expérience Obéissance à l'autorité par Stanley Milgram dans les années 1950 [Trouver un bon lien, voire écrire une page] a bien montré que l'homme n'est ni bon ni mauvais mais qu'il peut être un bourreau si l'autorité est mauvaise et qu'il obéit très volontiers à l'autorité. La vraie question n'est donc pas de savoir si l'homme est bon ou mauvais, mais de gérer le fait qu'il n'est pas neutre et peut faire le pire. Il faut donc se donner les moyens (politiques) pour qu'il ne fasse pas le pire. Le parallèle ici avec notre position sur les sciences ou les techniques apparaît clairement : la question de savoir si la science (la technique ou l'humain) est bonne ou mauvaise n'a aucun intérêt et même perverti le débat car la science (la technique ou l'humain) est inséparable du monde dans lequel elle (il) prend place.
    Le problème de la science est donc posé en de mauvais termes car la bonne question est "est-elle neutre ?". Si elle est neutre, alors elle peut avoir un développement hors de la sphère politique. Si elle n'est pas neutre, elle doit lui être assujettie.

  3. « Pour éviter les dérives, il faut des garde-fous : comités d'éthique, ... ».
    Le but ici est toujours d'éviter que le politique ne se mêle de comment et où va la science. Les chercheurs défendent leur liberté individuelle en refusant obstinément de voir que leur liberté individuelle revient à l'indépendance de la recherche (et donc à son non assujettissement au politique).
    Il faut également noter le terme "dérive" qui semble dire que le comportement de "dérive" est une exception. Pourtant, flatter la volonté de puissance (et la connaissance est un pouvoir !) a toujours résulté en une soif de plus de puissance. Ces dérives ne sont donc pas des exceptions mais des éléments annonciateurs de ce à quoi travaille la science. Ils nous habituent, petit à petit, à accepter ou à tolérer des choses plus ou moins acceptables.

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