Des OGM aux OGM cachés

G. Kastler et H. Lemeur, paru dans L'Ecologiste n° 48, 2016

Définir un mot déjà utilisé permet de modifier notre perception de la réalité. Qu'en est-il des OGM ? Si les seuls OGM sont des plantes transgéniques, alors pourquoi se préoccuper des plantes ou animaux trafiqués génétiquement ?

Qu'est-ce qu'un OGM ?

La directive 2001/18 définit un OGM comme un « organisme, à l'exception des êtres humains, dont le matériel génétique a été modifié d'une manière qui ne s'effectue pas naturellement par multiplication et/ou par recombinaison naturelle. ». Insistons que l'OGM est donc caractérisé non pas par ses traits nouveaux, mais par la technique qui le produit. De plus, cette technique est censée ne pas être « naturelle ».

Qu'est-ce qu'un OGM caché ?

Dès sa première annexe, la même directive liste trois techniques donnant forcément des OGM et trois qui ne font pas d'OGM. La seconde annexe liste des techniques fabriquant1 des OGM, mais qu'elle exclut quand même de son propre champ d'application. La mutagenèse faisant partie de ces techniques, elle est bien considérée comme produisant des OGM, mais ses produits sont cachés au public puisqu'ils n'ont aucune obligation de validation (pourtant superficielle), ni étiquetage. Nous reviendrons en conclusion sur ces OGM cachés.

Un exemple d'OGM caché : les VrTH

Il existe des plantes qui sont des Variétés rendus Tolérantes à un Herbicide (VrTH). Concrètement, le fermier peut les asperger d'un herbicide auquel elles résisteront (en le transformant pour le stocker dans leurs tissus !). Certes des plantes sont résistantes naturellement à certains herbicides (non spécifiques). Mais par définition, elles ne le sont jamais à un herbicide total !

Outre la transgenèse, de telles plantes peuvent être fabriquées par de nombreuses techniques : SAM, CRISPR, doigt de zinc, TALEN ... 2 que l'on regroupe sous les Nouvelles Techniques de Modification Génétique (NTMG). Ces techniques sont aussi appelées d'édition du génome car elles sont censées permettre de modifier le génome à un niveau très élémentaire et de façon nettement plus précise que la transgenèse. Une commission se demande depuis 2009 si ces plantes obtenues par NTMG sont des OGM et dans l'affirmative, si on devrait les assujettir à la directive 2001/18 ! Remarquons que les procédures de validation et surveillance de cette directive sont légères au point que même le conseil des ministre de l'Europe de décembre 2008 décidait à l'unanimité que l'évaluation des OGM était déficiente et devait être améliorée. Notre combat est donc notamment de faire reconnaître que les produits de NTMG sont bien des OGM.

Pourquoi s'opposer aux OGM (et en particulier aux VrTH) ?

Si seul le saut des espèces de la transgenèse motivait l'opposition aux OGM, alors ces OGM ne poseraient pas problème. Mais les vraies raisons de s'opposer aux OGM sont autres.

Une raison écologiste est que la dissémination du gène de Tolérance à un Herbicide (TH) à des plantes adventices ou à des repousses créera des plantes "naturellement" tolérantes qui forceront les agriculteurs chimiques à utiliser des herbicides plus forts, plus toxiques … Cela interdira à terme l'usage de ces herbicides totaux qui sont certes polluants, mais souvent moins que les herbicides spécifiques.

Une autre raison écologiste est que l'usage de cet herbicide induira une surexposition à cet herbicide et donc une pression de sélection favorable à encourager les moindres plantes qui seraient susceptibles d'y résister. Sans qu'il y ait donc besoin d'un flux de gène, cela induira une dissémination du trait !

Ces deux raisons écologistes étaient brandies par tous les écologistes. Nous n'avons pu que nous réjouir que les EUA découvrent à partir de 2009 que la culture de soja et coton OGM avaient induit l'apparition de résistance chez les amarantes. Une étude scientifique nous apprend que « le désherbage manuel pour contrôler l'amarante est pratiqué … sur 49% des surfaces cultivées en coton »3 de trois États américains, soit plusieurs dizaines de milliers d'hectares !

Une raison juridique repose sur le risque juridique d'être contaminé par un voisin qui cultiverait des VrTH. Une culture pourra être pollué par le gène et le pollué devra alors payer des royalties puisque les brevets sur le vivant induisent un système de pollué-payeur !

Une raison plus générale est que ces VrTH sont le produit en aval d'une société mécaniste. Ils sont donc un fruit d'un monde où chacun doit être efficace, utile, productif. Comme une machine ! Ce triomphe de la raison calculante et techniciste broie les individualités et normalise.

Motivés par tout ce qui précède, plusieurs associations ont introduit un recours contre la non interdiction des VrTH par l'État devant le Conseil d'État. Ce recours vise à faire que ces VrTH soient bien considérées comme des OGM, et qu'elles soient assujetties à la même procédure, pourtant lacunaire, que les OGM transgéniques.

Revenons aux NTMG. Ces techniques opèrent au niveau de la cellule (on dit qu'elles sontin vitro). Or la division cellulaire in vitro ne bénéficie pas des régulations et réparations de l'organisme entier. On a ainsi montré que plus de 35 % d'effets non intentionnels de la transgenèse résultent des simples cultures de cellules4. Toute NTMG qui opère sur une cellule (in vitro et non sur un organisme entier) passe par une phase de multiplication de cellules. Peu importe alors que la technique de modification d'une cellule soit précise si la multiplication des cellules ne l'est pas ! Comme le dit G. Kastler, la nature n'opérant jamais sur des cellules seules, mais bien sur des organismes, nous soutenons que les NTMG, qui opèrent sur des cellules isolées, ne sont pas naturelles. Leurs produits sont donc des OGM.

Écoutons la musique des promoteurs des NTMG. Dans les élevages très denses, les vaches risquent de blesser leurs congénères avec leurs cornes. Afin de diminuer les risques de telles concentrations d'animaux (et les justifier!), des éleveurs leur brulent les cornes. La souffrance de l'animal rend donc possible son élevage concentrationnaire, et réciproquement ! Eh bien un de ces scientifiques désireux de diminuer le mal-être animal a eu l'idée … non pas de supprimer ces élevages, mais de fabriquer des vaches par NTMG pour qu'elles n'aient pas de corne ! Et il demande que ces vaches ne soient pas considérées comme OGM pour ne pas freiner la « minimisation du mal-être animal » ! La technique CRISPR est nettement plus précise que la transgenèse. Elle a suggéré l'idée à des chercheurs chinois de faire des embryons humains OGM ! Au vu des effets non intentionnels (off target) très nombreux, ils ont décidé d'attendre. Notons que J.C. Weil, S. Radman et d'autres chercheurs français souhaitent que l'on fabriquent des embryons GM, sans parler des transhumanistes !

On nous objecte parfois que l'impossibilité de faire la différence entre une plante obtenue par NTMG et une plante naturelle forcerait à ne pas les étiqueter. Un tel argument est stupéfiant pour deux raisons. La première est que les industriels utilisent la caractérisation de leurs OGM pour déposer des brevets et poursuivre les fermiers qui auraient le trait dans leur culture. C'est donc qu'ils peuvent les caractériser ! La seconde est que certains chercheurs sont spécialistes de la traçabilité des produits de NTMG, tel Y. Bertheau. On comprend qu'il ait été marginalisé et poussé à la démission du Haut Comité aux Biotechnologies (HCB) qui se sentait contesté dans ses grands-messes progressistes. Il enseigne à faire la différence, mais les promoteurs des OGM ne vont pas à ses cours …

Pour toutes ces raisons, nous continuerons de refuser les VrTH, les OGM, qu'ils soient fabriqués par transgenèse, irradiation, NTMG … Car ce n'est pas tant aux OGM que nous nous opposons qu'au monde (mécaniste, utilitariste et technicien) qui les fabrique et aussi au meilleur des mondes vers lequel ils nous entraînent.

Références :

1Nous employons un verbe mécaniste pour rappeler le caractère non naturel de la technique.

2Nouvelles techniques de manipulations du vivant, coll. Émergence, édition PEUV, octobre 2011,

3Riar et al. Weed Technology (2013) 27:778–787

4Montero et al. Plant Biotechnology Journal, (2011) 9(6), 693-702.


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